« 11:11 » de The Kundalini Genie : un Thébaïde psychédélique

Ngupulya Pumani, "Antara #408-17", 2017

En ces moments où nos déplacements sont restreints au strict-nécessaire, il n’y a que peu de place au plaisir de vagabonder et de laisser son esprit vaquer de même. Un hasard de calendrier nous a néanmoins offert la sortie d’un excellent album résolument psychédélique qui, s’il ne peut pas rouvrir nos portes, n’en est pas moins une parfaite passerelle musicale vers une errance sur les terres désertiques du subconscient.

Alors que le confinement et la distanciation sociale ont conduit les salles de concert à fermer (aussi sûrement que les cinémas, les librairies, les musées et tout le pan non-primordial de nos activités), il n’a eu en revanche qu’un impact très modéré sur les sorties musicales. À ce titre, un album est arrivé à point nommé pour ouvrir quelques perspectives entre nos murs. Accessible depuis le 10 avril dernier, 11:11 du criminellement méconnu groupe glaswégien The Kundalini Genie est une pure merveille psychédélique. Mais, pour en parler correctement, un fait remarquable doit être évoqué de prime abord : avec 11:11, la troupe de Robbie Wilson en est à son troisième album consécutif à proposer une telle qualité, une telle cohérence, une telle réussite. Depuis 2018 (et leur second long-format You Are the Resurection), les écossais ne cessent de frapper juste et peuvent se prévaloir de l’un des catalogues les plus hypnotiques du moment. Si leurs pépites ne réinventent peut-être pas la roue du Rock psychédélique, elles ne s’enchaînent pas moins parfaitement de bout en bout ce qui, me semble-t-il, devrait suffire à leur reconnaître une place de choix sur les vitraux de la chapelle consacrée à la reverb’, au fuzz et à la sitar.

Si je me permets de qualifier de remarquable le fait que The Kundalini Genie enchaîne en un temps aussi restreint plusieurs albums aussi emballants c’est parce que, précisément, qu’un souffle aussi juste traverse trois albums consécutifs des mêmes artistes est devenu une incroyable rareté dans le panorama musical contemporain. Cette constatation valable pour, au moins, la dernière décennie pourrait être illustrée par une anecdote personnelle. Il y’a quelques années de cela, attendant devant une bière le début d’un concert, j’entendis d’une table voisine une conversation portant sur la tête d’affiche se produisant le soir-même dans le bar musical, le groupe états-unien, Heaters. En venant assez vite à l’ensemble de la scène Rock actuelle, les deux amies qui se parlaient observaient une difficulté pour les groupes contemporains d’enchaîner les albums de haute volée. La comparaison était dressée d’avec les artistes des décennies mythiques (et mythifiées) soixante et soixante-dix et amena les deux femmes à se mettre d’accord sur le constat d’un essoufflement de nos contemporains. Je me rappelle encore comment l’une d’elle porta sa conclusion sur sa sensation que nos rockeurs « n’ont plus de matériel que pour un album, éventuellement deux mais jamais plus »… face aux demi-douzaines voire dizaines d’albums somptueux et classiques dont pouvaient se targuer les défricheurs de l’ère analogique, cela fait bien peu, en effet. Et, force est de reconnaître que ce n’est pas seulement qu’il est rare de voir un groupe pouvoir présenter un total de trois albums de prestige dans sa collection personnelle, c’est qu’en général dès le second peu parviennent à soutenir la comparaison de leur prédécesseur. Instinctivement, j’avais pourtant ressenti l’envie de contester silencieusement cette affirmation cavalière et j’ai cherché les contre-exemples. Une fois rentré chez moi, tentant d’y voir plus au clair avec des rappels visuels, je me retrouvais néanmoins contraint de confirmer l’assertion.

Ce n’est cependant pas que notre époque ne produit pas chaque année nombre d’albums qui méritent que l’on s’y arrête, c’est plutôt que ceux-ci sont dus à beaucoup plus de groupes et artistes comme si un turn-over dominait le secteur. Pour l’expliquer en partie, il me semble utile de noter combien la décennie 2010 a été celle d’un grand bouleversement de la valeur symbolique des genres dominants la musique populaire. La principale conséquence visible de cela est que la scène Indie oscillant autour du Rock a été progressivement remisée. Ce phénomène s’est non seulement observé jusqu’aux revues musicales (qui avaient pourtant, plus de dix ans durant, œuvré à donner à une telle scène sa renommée) mais, je le pense, a été en réalité initié par celles-ci. Les mêmes acteurs qui avaient participé à fonder la légitimité de groupes se refusant aux diktats des canons musicaux des majors et de la culture de masse sont ceux qui ont progressivement abandonné non les groupes mais les genres qu’ils soutenaient tant. Une marginalisation du style Indie et de ses gimmicks a entamé sa route. Si cela a favorisé très visiblement des artistes issue de la Pop et des très grandes diversités de Hip-Hop, cela a surtout offert une représentation inédite des artistes mainstream dans les pages de ceux qui s’attachaient à soutenir la scène indépendante encore peu de temps auparavant. Voilà comment, notamment par le biais de rappeurs comme Kanye West et Kendrick Lamar aux États-Unis ou Booba, Orelsan et PNL en France, des noms beaucoup plus Pop ont suivi et caracolent désormais. Ce règne des sœurs Knowles, de Carly Rae Jepsen à l’international ou d’Angèle et Christine & The Queens par chez nous n’a pas été sans effet sur les anciens maîtres du cool. Pour beaucoup de ceux qui ne se sont pas entêté à poursuivre leurs courses créatives de moins en moins relayées et louées (comme Foals, Animal Collective, Deerhunter ou Grizzly Bear l’ont fait par exemple) la suite logique a été de se convertir (progressivement) à ces nouvelles sonorités. Si l’exemple de Bon Iver est plutôt celle d’une réadaptation habile, ceux d’Arcade Fire et de Tame Impala qui ont plongé dans la soupe la plus tiède que l’on puisse envisager témoigne de ce grand renversement. L’Indie grand-public étant désormais à terre, ne reste plus que les scènes de niche (elles qui étaient un peu prises de haut par les revues quand elles célébraient encore leur esthétique précédente) dont les moyens sont beaucoup plus faibles, les audiences beaucoup plus restreintes et le dispersement beaucoup plus grand. C’est précisément depuis l’un de ces villages-troglodytes qu’opère The Kundalini Genie. À contre-courant de la grande promesse de l’éclectisme synchrétique que nous vend (et vante) désormais la presse culturelle, si qualité il y’a à notre époque, c’est probablement dans ces radicalités de genres qui s’assument encore que l’on peut la trouver. Les derniers restes de style se maintiennent donc chez ces artistes et auprès de petits labels qui persistent à vouloir imposer à la musique une trace remarquable, distincte plutôt que cette omniprésente bouillie de tout mitonnée sous le feu doux (interminablement doux…) de cette synergie où la nausée intersectionnelle rencontre le vide artistique de la mercatique. Au service de genres musicaux aussi peu fédérateurs qu’ils sont suivis par des fidèles indécrottables, ces groupes ont le mérite de faire de la musique avec du cœur et de l’identité plutôt que de verser dans la chansonnette qui ne sert qu’à faire apparaître son nom en plus ou moins gros sur une affiche de festival. Faire leur musique plutôt que de la musique, c’est ce que The Kundalini Genie réalise parfaitement sur 11:11.

Je peux donc en revenir complètement à cet album qui prolonge le geste que The Kundalini Genie avait entamé dès son premier album Reverberation en 2017 et n’a eu de cesse d’améliorer d’opus en opus. Pour ce faire, je ne me lancerai pas dans une analyse d’énumération en évaluant titre par titre la valeur de l’ensemble mais je dois tout de même m’arrêter au dernier morceau de cet album. You Had It All est une invitation magistrale à une extrasensorialité en plus d’être un morceau de bravoure. Atmosphérique et détaché comme rarement, absolument planant, sa richesse musicale s’exprime à plein dans ses merveilleux ponts. Ceux-ci écrasent les paroles des parties chantées pour s’imposer comme véritable message du groupe. Portant toute cette subtile puissance que seule peut transmettre la musique, ils agissent comme la porte s’ouvrant sur des émotions désentravées s’exprimant par-delà les mots car, justement, indicibles. Son aventure se conclue sur une longue citation métaphysique qui s’évertue à souligner le miracle de l’être en relation avec l’univers physique, miracle de l’être inconscient de sa grande connexion cosmologique. « And if I am my foot, I am the Sun [Et si je suis mon pied, je suis le Soleil] » se permet-elle de lancer dans un dernier écho de sagesse psychotrope. 

C’est cet état d’exaltation, cette quête qui s’aventure au-delà du sensible après s’être positionnée sur son spectre, qui définit le mieux, je pense, 11:11. Naissant réellement dans l’éveil de la sitar, l’album allume une première transcendance où germe une énergie dans la veine des meilleures pièces de Hookworms mais ne va pas s’inscrire longuement dans ce tempo. Très vite c’est une ambiance envoûtée qui va prendre le dessus et colorier la musique ; une ambiance pleine de nuit, d’introspections narcotiques, de sommeils contrariés et de sensualité comme chez Tess Parks ou Desert Mountain Tribe. Et l’hypnose ne s’arrêtera que sur la grande révélation que se promet d’être You Had It All car c’est la conclusion naturelle, prophétique, de la traversée engourdie de tout désert hypersensoriel. Parlant de désert, cet espace si facile à invoquer devant la musique psychédélique s’impose de lui-même tout au long de l’album. Après le grand tumulte, le big bang sur lequel l’œuvre commence, The Kundalini Genie nous plonge dans une errance, désertique donc mais nocturne aussi, une errance enivrée par un grand ciel gorgé d’étoiles dans lequel l’esprit est invité à se plonger jusqu’à ce que la grande rencontre cosmique annoncée ne prenne forme pour fermer l’album. Oui, 11:11 est un album de désert, mais pas d’un désert vide. Il est plein d’écho ce désert, plein de chuchotements de fond qui ne demandent qu’à exploser en une vérité absolue quand le temps sera venu, quand l’auditeur pourra comprendre, quand il pourra véritablement vivre pareille expérience. « You’ll understand when you’re on your own [Tu comprendras quand tu seras seul] » chantait déjà le groupe en 2018 pour conclure son second album avec le morceau Bleach où une désillusion typiquement angry young men venait enrichir une sagesse orientale. Cette thématique qui traverse les précédents albums du groupe gagne ici un détail nouveau et peut-être plus visuel, plus cinématique que jamais. Si 11:11 est le road-movie d’une traversée d’un désert, alors celui-ci est un désert stellaire où les vérités ne fleurissent que dans leur juste temps, à la grâce de la rosée que la nuit a distillé en secret.

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Rédigé par
Cédric Vallet
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