Avant la « Révolution tranquille » : vision de la survivance chez Gabrielle Roy

Paul-Émile Borduas, "Jardin d'hiver", 1955-1956

Avec Bonheur d’occasion, Gabrielle Roy est réputée avoir écrit le premier roman urbain québécois. Elle situe son action dans le quartier populaire (et francophone) de Saint-Henri à Montréal dans les premières heures de la Seconde Guerre mondiale. Si la guerre, encore perçue comme européenne, et distante, la crise financière occupe tout l’espace social du roman. À cela s’ajoute la condition même des canadiens français, leur foi, l’intériorisation de leur minorité, leur repli identitaire dans l’océan anglo-protestant qui les encercle.
Dans cet extrait, à l’occasion d’une virée campagnarde, Gabrielle Roy peut, à travers le personnage de la mère Laplante, peindre tous les éléments de ce que l’historiographie québécoise nomme
la survivance. Ces attributs que Michèle Lalonde éleva en ceux d’un « peuple-concierge » dans son déchirant poème Speak White, ne sont pas sans rappeler ceux que les auteurs russes magnifièrent dans leur peuple.

Au fond de la cuisine, les hommes parlaient entre eux, s’animant vite. Rose-Anna avait rapproché sa chaise tout près de celle de la vieille femme. Gauchement, mal à l’aise, elle tournait et retournait ses mains sur ses genoux. Elle se sentait presque honteuse, tout à coup, honteuse d’être venue vers sa mère, non pas comme une femme mariée avec ses responsabilités, ses charges et la force que cela suppose, mais comme une enfant qui a besoin d’aide et de lumière. Et les conseils détachés, emprunt d’un ton sermonneur,  froid comme le visage blanc et anguleux de la vieille femme se frayaient un chemin à ses oreilles, mais dans son cœur n’éveillaient que le sentiment d’une immense solitude.

Qu’était-elle venue chercher exactement ? Elle ne le savait plus ; car, à mesure qu’elle causait à voix basse avec la vieille, elle oubliait l’image qu’elle s’en était faite à la longue et à distance. Elle la découvrait telle qu’elle était, telle qu’elle avait toujours été, et se demandait comment elle avait pu se leurrer. Car de la vieille femme, il n’y avait à espérer aucun aveu de tendresse.

Mme Laplante avait élevé quinze enfants. Elle s’était levée la nuit pour les soigner ; elle leur avait enseigné leurs prières ; elle leur avait fait répéter leur catéchisme ; elle les avait vêtus en filant, tissant et cousant de ses fortes mains ; elle les avait appelés à une bonne table, mais jamais elle ne s’était penchée sur aucun d’eux avec une flamme claire et joyeuse au fond de ses durs yeux gris fer. Jamais elle ne les avait pris sur ses genoux, sauf lorsqu’ils étaient au maillot. Jamais elle ne les avait embrassés, sauf, du bout des lèvres, après une longue absence ; ou encore au jour de l’An, et cela avec une sorte de gravité froide et en prononçant des souhaits usés et banals.

Elle avait eu quinze petites têtes rondes et lisses contre son sein ; elle avait eu quinze petits corps accrochés à ses jupes ; elle avait eu un mari bon, affectueux, attentif, mais toute sa vie elle avait parlé de supporter ses croix, ses épreuves, ses fardeaux. Elle avait parlé toute sa vie de résignation chrétienne et de douleurs à endurer.
Sur son lit de mort, le père Laplante avait murmuré, d’une voix déjà engluée du dernier sommeil :
« Enfin, tu vas être délivrée d’une de tes croix ma pauv’ femme ! »

— Comment est-ce qu’il se débrouille, ton Azarius ?
Rose-Anna sursauta. Elle revint de loin, le regard trouble. Puis elle se pencha de nouveau vers sa mère. Elle comprenait que la vieille, à sa manière distante et sèche, s’informait des siens. Elle avait toujours dit : « Ton Azarius, ta famille, ta Florentine, tes enfants, ta vie. » Pour Azarius, un citadin, elle avait eu encore moins d’amitié que pour ses autres beaux-fils, tous de la campagne. Au mariage de Rose-Anna, elle avait déclaré : « Tu crois p’têt ben te sauver de la misère à c’te heure que tu vas aller faire ta dame dans les villes, mais marque ben ce que je te dis : la misère nous trouve. T’auras tes peines, toi aussi. Enfin, c’est toi qui a choisi. Espérons que tu t’en repentiras pas. »

Le seul souhait de bonheur qu’elle eût jamais formulé, se rappelait Rose-Anna.

Gabrielle Roy, Bonheur d’occasion, 1945

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Rédigé par
Cédric Vallet
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