Affaire Polanski : décrocher les idoles

Edvard Munch, "Le soleil", 1911

Avec le débat public entourant Roman Polanski à la sortie de son denier film, nous avons le droit à une nouvelle variation sur le thème de la séparation de l’artiste et de son œuvre. Prenant le contre-pied des positions bien établies qui s’affrontent là-dessus, une réflexion pourrait nous amener à repenser notre rapport à l’artiste comme statut pour se rapprocher de l’art. Décrochons les idoles !

Au cours d’une mi-novembre pourtant peu avare en sujets de préoccupations médiatiques (manifestation contre l’Islamophobie, campagnes de sensibilisation aux féminicides) et autres anniversaires portant en eux le potentiel de futurs-marronniers (premier des gilets jaunes, quatrième des attentats du 13 novembre 2015), le grand tintamarre informationnel a été saisi par l’arrivée en salles de J’accuse, vingt-troisième long-métrage de Roman Polanski. Amenée sur le terrain de l’indépassable débat « Peut-on séparer l’homme de l’artiste ? », cette énième polémique permet à des acteurs très semblables d’occuper des postures toutes aussi semblables d’occurence en occurence. Dans un coin du ring, l’on s’offusque de voir un individu profiter de la bienveillance (du soutien ?, de l’amnistie ?, de la complicité ?) des canaux de la promotion officielle alors même que des condamnations (juridiques, morales, politiques…) planent sur lui. À l’opposé, on trouve de telles considérations invraisemblables, on en appelle au respect de l’œuvre, on évoque Céline en se faisant fort de montrer toute son admiration devant le génie littéraire auquel on se frotte sans crainte de contamination antisémite.

Alors, puisque ce débat est encore frais, essayons de le prendre au sérieux au moins une fois ce qui impliquera, donc, de le conduire sur d’autres bases que celles auxquelles on le réduit habituellement. Car, aussi répétée que soit sa dichotomie, elle ne conduit réellement que sur un cul-de-sac intellectuel.

Doit-on/Peut-on séparer l’homme de l’artiste ?, l’artiste de son œuvre ?… comme si une morale pouvait surgir d’une équation aussi absurde et pas des réponses on ne peut plus subjectives. Tout comme il n’y a aucune bonne ou mauvaise raison pour aller vers un artiste et son œuvre, il n’y a, en soi, aucune mauvaise ou bonne raison de s’en priver. Répondre sincèrement à cette question, ce n’est rien faire d’autre que d’exposer la sensibilité de chacun, la capacité de chacun à s’exposer à l’altérité. Et, en vérité, aucune réponse n’est juste et toutes sont recevables. Que peut-on réellement opposer à quelqu’un subjugué par le style du réalisateur ?, que peut-on rétorquer à quelqu’un refusant de fermer les yeux sur sa personnalité ? Alors pourquoi soutenir artificiellement un dialogue de sourd entre ceux qui ne parlent que de l’œuvre et ceux qui ne parlent que des crimes ? Pourquoi forcer la rencontre de ces monologues quand, en réalité, ils ne diffèrent que par le jeu de la personnalisation de l’enjeu et pas dans l’esprit ? Car, dans le cadre de l’affaire Polanski, nous ne faisons face qu’à des groupes de gens qui distinguent Roman Polanski de sa filmographie. Si les pro s’en gargarisent et se contentent de répondre génie (quand ils ne vont pas carrément jusqu’à jouer la carte de la victimisation de leur idole) à toute accusation sur ses agissements, ses détracteurs ne font pas autre chose lorsqu’ils qualifient son dernier film (et jusqu’au simple fait d’y assister) comme étant un rouage de la culture du viol. Et si certains refusent de parler de l’homme depuis que son image est alourdie des accusations qui l’entourent alors que les autres se bornent à ne voir que lui dans l’ensemble de sa production artistique, les conséquences sont les mêmes : dans la relation homme/œuvre, l’un des deux pôles s’efface entièrement devant un postulat que personne ne daigne sonder. Dans les colonnes et sur les plateaux, tout est réduit à des oppositions strictes et vaines : Polanski est-il génial malgré ses agissements ?, est-il absolument condamnable en dépit de son œuvre ?, peut-on encore lui reconnaître le moindre talent ?, doit-on réellement tout jeter jusqu’à Rosemary’s baby ?… Ce sont ces alternatives viciées qui faussent encore et toujours le débat du rapport de l’artiste à son œuvre parce qu’elles ne cherchent pour seules réponses que des jugements définitifs et absolus. Face à la tension morale qu’apporte la possibilité qu’un réalisateur dont le talent a été universellement promu pendant plus de cinquante ans par la critique ait put être un récidiviste du crime sexuel, ces questions ne servent qu’à résoudre une instabilité à l’aide d’une réponse lapidaire : il ne peut être qu’un génie ou qu’un salaud… que l’artiste ou que l’homme privé.

En vérité, et c’est ce que je défendrai ici, s’il ne faut évidemment pas séparer le contexte et la personnalité de l’artiste pour appréhender son œuvre, il me semble autrement plus pertinent d’allier à ce postulat d’une autre vision sur notre rapport à la moralité. Car, et pour une raison que j’aurais bien du mal à cerner, il semble entendu que le geste artistique en dit long sur son initiateur (avec l’idée sous-jacente qu’un grand geste ne peut venir que d’un grand personnage). Et c’est précisément cette idée que je veux combattre.

Je veux la combattre parce qu’elle tend à amener des conceptions morales là où il n’est pas nécessaire d’en situer. L’idée que, parce qu’en travaillant à proposer une esthétique faite de technique, de sensations et d’intelligence, l’artiste témoigne de la grandeur supérieure qui l’habite est problématique. Elle accapare tout débat et réduit considérablement la portée de l’œuvre puisqu’elle nous invite à ne plus en saluer que l’artiste devenu une sorte de marque. Par une sorte de Panthéonisation, on préjuge des qualités humaines du grand artiste, on instaure une présomption de génie et de bonté que l’on érige même en lieux d’où serait né le talent. Cette idée que le geste artistique révèle une grandeur se retrouve même à l’opposé. Dans les quelques cas où les preuves que le grand artiste n’était pas aussi estimable que l’on aimerait, on sauve l’homme en construisant le mythe de l’artiste. En restant sur le « cas Céline », l’exemple sans cesse repris en France pour traiter de la question des « salauds géniaux », la conversation s’arrête généralement sur l’idée que l’auteur aurait été génial en dépit de la saloperie de l’homme. Vive Céline ! À bas Destouches ! Pour le dire tout net, la fable que, par quelque procédé miraculeux, un homme très lamentable aurait fait violence à sa nature pour en presser un génie ne me convainc pas le moins du monde. Bien au contraire, je crois justement qu’au moins une partie de ce qui fait le sel du style célinien provient des angoisses et du délire (désir ?) de persécution qui accompagne sa littérature. Ce que certains appelleraient les pulsions de Céline apportent autant à sa littérature que son empathie, que sa petite musique (qu’il ne semble pas aberrant de mettre en relation avec l’orchestre de cuivres avec lequel il disait vivre depuis son invalidation de guerre), que son pessimisme gris des faubourgs ou que son pacifisme résolu (pacifisme d’ancien combattant qui, par ailleurs, a certainement influencé l’intensité de son antisémitisme). Son œuvre est d’autant plus riche, d’autant plus totale, qu’elle s’alimente dans un spectre humain allant du grandiose au méprisable et qui nous donne à voir le monde à travers la préciosité souillée de dentelles déchirées.

Dans le même ordre d’idée, dans son spectacle Nanette (plus proche de la performance théâtrale que d’un stand-up traditionnel), l’humoriste australienne Hannah Gadsby évoque Pablo Picasso d’une manière très intéressante. Rappelant comment, lors de ses études en histoire de l’art, il lui était interdit de détester le précurseur du cubisme (mouvement dont elle fera d’ailleurs l’éloge), elle réduit à néant la séparation de l’homme et de son art en expliquant que ce qui la maintient éloignée de l’œuvre de Picasso se joue dans une caractéristique individuelle de l’artiste : sa misogynie. Selon Gadsby, bien qu’il initia une grande révolution esthétique permettant aux peintres modernes de s’affranchir des limites de la peinture classique en le laissant maître des perspectives abstraites qu’il voulait poser sur la toile, aucune de ces nouvelles perspectives visuelles qu’engendra Picasso n’a débouché sur un bouleversement de ses perspectives sur la représentation des femmes. C’est sur ce point d’achoppement qui traverse l’œuvre et la vie de l’espagnol qu’elle ne peut partager l’enthousiasme pour le peintre pourtant célébré comme le plus important du vingtième siècle. Mais c’est en partie dans ce qui anime cette misogynie que se situe une partie de ce qui rend son œuvre si riche, si aventureuse et si diverse… Quand Gadsby lui prête la citation qu’à chaque fois qu’il changeait de femme, il devait brûler la précédente, la tentation de dresser un parallèle avec son passage de période en période est forte. Et force est de constater que, dans sa vie comme dans son art, Picasso professait la renaissance et la redécouverte. Si cette énergie se payait du prix de détruire ses vies antérieures et ceux qui y participaient, elle a certainement revitalisé l’artiste à de nombreuses reprises.

En définitive, ce qu’il est convenu d’appeler le génie de l’artiste peut tout à fait cohabiter avec ses entraves, ses failles et même ses perversités. La pédophilie de Gide, Montherlant, Pasolini ou Carroll tout comme les accointances politiques de Maïakovski, Mishima ou Hamsun n’empêchent aucun d’eux d’avoir créé des chefs d’œuvres (et parfois même d’y puiser leur inspiration).

Mais c’est ici qu’il convient d’opérer un coup de pied de recentrage du débat. Car ce qui pose problème n’est pas tant que des artistes soient personnellement des sales types (ni mêmes que des sales types puissent créer des œuvres passionnantes), ce qui pose problème est la présomption de génie que l’on impute aux artistes et, plus largement, la place que cette présomption leur accorde au sein de leur société. Faire face aux affaires Polanski, c’est affronter une culture de l’idolâtrie, de la mise au pinacle et de l’exceptionnalisation d’individus sur la seule base de leur activité artistique. La tâche qui entoure Roman Polanski n’est pas la continuation de sa carrière cinématographique après sa fuite des États-Unis à la fin des années 1970, la tâche est qu’il a pu échapper au procès qui l’attendait et que, si les témoignages plus récents s’avéraient vrais, qu’une omerta l’ai protégé (lui comme d’autres) d’autres convocations devant les tribunaux depuis (au moins par prescription). C’est ce rapport-ci, celui qui permet à des individus de se soustraire aux règles sociales, qu’il convient d’interroger pour se remettre intellectuellement d’équerre.

Pour mieux le développer, il ne me paraît pas inintéressant de revenir sur les façons dont les artistes (et principalement ceux qui sont considérés comme grands) sont représentés dans nos sociétés. Il me semble que l’on peut en identifier deux idéaux-types : le génie possédant une vision et l’appliquant à un monde qu’il rend malléable et le tourmenté qui, incompris et maudit, démontre dans chacun de ses actes qu’il est à rebours de son époque (et généralement, en avance). Quand on parle d’artistes du passé ou du présent, ce n’est souvent que dans cette optique duale possédant une constante : qu’on le range dans les cercles de la Pléiade ou des poètes maudits, l’artiste est considéré comme différent du reste de l’humanité. Toute la supercherie tient dans cette construction d’une mythologie de l’artiste comme être marginal (par sa puissance créatrice ou son immense sensibilité) qui doit lui conférer une place et des attentes à part. Celui-ci peut alors se permettre des comportements qui ne seraient tolérés d’autres membres de la société, ces-dits comportements anormaux venant alors prouver sa marginalité d’artiste et ainsi de suite dans la bonne marche d’un raisonnement circulaire. Or, l’artiste ne se retrouve en-dehors de son monde que par l’accord tacite du reste de la société à lui reconnaître ce particularisme. Mais cela n’a rien à voir avec le génie réel de l’artiste (ni même avec l’intérêt de son œuvre) et tout avec les privilèges que lui offre son statut qu’il devient difficile de ne pas qualifier d’artiste officiel.

Mais certains devoirs peuvent présenter le revers de cette médaille. Il est, ainsi, dur de ne pas voir dans certaines des critiques faites à Polanski la réminiscence de la grande vague de moralisation moralisatrice qui traverse nos sociétés depuis plusieurs années. Et, là encore, si ce flux semble rentrer de front contre les privilèges des artistes officiels, il repose en vérité sur un fond philosophique très proche. Cette exigence morale vient justement de l’idée que tout manquement des artistes (mais cela s’étend à tout ce qui pourrait, du personnel politiques aux sportifs en passant par les personnalités médiatiques, avoir un semblant de visibilité sociale) à être absolument exemplaire (et donc à correspondre aux attentes que l’on place en l’idole, à mériter sa place sur son piédestal) se rapporte à une trahison du public (des fidèles ?). Si d’un côté certains cherchent à ériger des sortes de divinités à qui les règles du commun n’auraient pas à s’appliquer, on exige, en face, des artistes qu’ils soient immaculés et irréprochables pour continuer de jouir de leurs faveurs. Car il n’y a pas de véritable débat questionnant les justifications à octroyer des passe-droits à un artiste, il n’y a qu’un audit pour savoir si Roman Polanski mérite encore de bénéficier de ceux-là. Le seul sujet portant réellement une subversion sociale se trouverait pourtant justement dans cette remise en question profonde des privilèges dont jouissent les artistes officiels. Mais, tant que le débat public portera sur la séparation de l’homme et de l’œuvre, il éludera cette nécessaire déconstruction des idoles.

Ainsi, ce que Polanski nous rappèle ne se rapporte pas tant aux mécanismes qui légitiment, délégitiment ou ignorent les prétentions d’un être à faire de l’art mais bien plus à ceux qui extraient un être du reste du commun pour en faire un artiste officiel. Ce que Polanski nous rappèle, c’est à quel point l’art est un champ social traversé par les autres et qu’il convient donc de l’étudier en tant qu’enjeu éminemment social car, tant que la vague moralisatrice se contentera d’exiger des individus une éthique irréprochable en menaçant de saccager la diffusion de leur œuvre mais sans jamais interroger notre rapport au talent et à sa statuarisation, nous resterons voués à attendre des mêmes débats stériles qu’ils qualifient ou disqualifient les œuvres que nous aurions le droit d’embrasser. Tant que personne ne travaillera à réhumaniser notre rapport à l’art et aux artistes, nous devrons encore faire face à cet affrontement entre fidèles et infidèles à des icônes particulières et jamais à une critique plus globale de leurs privilèges. Et, finalement, tant que nous n’aurons pas décroché les idoles, nous continuerons à faire le jeu de l’industrie culturelle (et de ceux qui l’exploitent et l’alimentent) contre l’art (et ceux qui le font et l’admirent).

Partager
Rédigé par
Cédric Vallet
Voir tous ses articles
Laisser un comentaire

Rédigé par Cédric Vallet

Restons en contact :

Newsletter

Ne ratez rien de nos actualités en vous inscrivant à notre lettre d'information.