Après les César : l’Art contre les marchandises culturelles

Andy Warhol, "10 Marilyn", 1967

En marge des discussions éculées consécutives à la victoire de Roman Polanski au César du meilleur réalisateur, il paraît opportun de profiter de la vague de défiance portée à l’Académie des César pour prolonger la critique. Et si, plutôt que de s’en prendre à un palmarès unique, l’heure n’en était pas plutôt au dépassement du capitalisme de la marchandise culturelle et à son cache-sexe qu’est la Pop Culture ?

Et ce qui devait arriver, arriva…

À en croire les revues de presse et les sujet populaires sur Twitter, la révolte, la haine, l’indignation, l’écœurement et la honte ont explosé lorsque Roman Polanski remporta le prix, on ne peut plus nominatif, de meilleur réalisateur des quarante-cinquièmes César. Pouvait-il toutefois en être autrement ? Nominé douze fois (film le mieux représenté de l’édition), il paraissait bien peu envisageable que J’accuse reparte bredouille. Parce que le conformisme des cérémonies de remise de prix, parce que le sujet-béton du film, parce que l’aura cinématographique de Roman Polanski, parce que l’Académie avait déjà annoncé sa démission collective et se libérait ainsi de toute pression… Et, à la surprise générale, l’inévitable se produisît. Un homme absent de la salle Pleyel dont le patronyme était audacieusement détourné (Violanski) à l’extérieur de celle-ci par une manifestation rappelant les accusations et condamnations qui l’entourent, triompha à distance du gain d’une statuette de compression, une dizaine de personnes en tenue de soirée quittèrent ladite salle conséquemment, des milliers de possesseurs d’un compte à gazouillis s’affrontèrent verbalement sur cette plateforme et un cycle médiatique pût embrayer quelques jours avant que le coronavirus n’étrille ce sujet. Au-dessus des réminiscences de l’insipide débat de l’homme et de l’artiste, s’éleva l’affirmation répétée qu’un crachat était adressé à la figure de l’ensemble des victimes de violences sexuelles. Face à elle, des voix discordantes se sont faites chagrines, choquées par le traitement réservé au pauvre lauréat. D’un côté comme de l’autre, la même certitude d’être la minorité éclairée affrontant les outrances de la majorité, de l’autorité, de l’ordre régnant sur le cinéma français (et sur la société toute entière à en croire Virgine Despentes) qu’il soit le patriarcat et les puissants à bâbord ou la bien-pensance et l’intersectionnalité à tribord. Plus d’une semaine après les faits, je ne comprends toujours pas comment expliquer la véhémence de tels sentiments.

« Ces événements sont politiques » ont avancé les fâchés contre la tournure de la cérémonie de part et d’autre. « Cela devrait suffire à prendre au sérieux le palmarès et le climat autour de l’évènement » ont-ils ajouté. Je ne le crois pas. Je ne nie pas que du politique se trame sur ces scènes et dans les films qui se pressent à y concourir, en revanche je nie absolument la production ou la prescription de politique. En vérité, tout ce beau petit monde, ses œuvres et performances baignent dans le politique et le rendent comme une éponge que l’on presse. Ils incarnent l’idéologie dans laquelle ils stagnent plus qu’ils n’en constituent une. Ce que Polanski incarne, c’est une ligne de fracture morale et non politique sur laquelle s’affronte la famille du Cinéma. Car, sur le fond de son sujet, J’accuse ne constitue pas un bouleversement du creuset politique qui la rassemble ordinairement. Tout ce qui est reproché à ce film depuis sa promotion jusqu’à sa récompense tient à son réalisateur et au cas de conscience moral qu’il impose. Rien d’autre. Cette exigence morale voulant que l’on ne peut récompenser un artiste si l’homme qui l’habite s’est rendu coupable de certains crimes (pas tous) est bien la seule raison d’être du malaise entourant « Roro ». Mais, n’en déplaise au vieux slogan « Le privé est public » (qui fait toujours tressaillir l’anarchiste que je suis), je ne crois pas que cette dichotomie « Faut-il récompenser un violeur ou amoindrir un artiste » suffise à être qualifiée de politique. Et je ne crois pas plus que le choix d’une Académie ou d’un jury de remise de prix le soit également. Contrairement à ce que répètent commentateurs et acteurs boursoufflés d’importance, ces cérémonies sont avant tout des moments mercantiles. Ce qui se trame chaque année dans les concours à bestiaux de la culture (et j’y intègre allègrement les cérémonies musicales et les prix littéraires) n’a pas à voir avec la célébration des arts dont ils se réclament mais à la limitation pure et simple de toute œuvre à un produit auquel on s’apprête à consentir ou pas un label. Tout l’objet est de scénographier un ensemble de petites compétitions pour l’acquisition d’une valeur (le prix, la nomination) et du prestige qu’il est sensé octroyer. Ce que cherchent les participants c’est à obtenir un certain nombre d’arguments leur permettant de vendre leur œuvre-produit à sa sortie (il est toujours bienvenue de faire figurer les nominations et récompenses dans une bande annonce ou sur un bandeau recouvrant le derniers-tiers d’une couverture) et à valider une reconnaissance leur permettant de monnayer leur carrière et leurs projets futurs. Et si, derrière le blabla philistin, peuvent se nicher des constats pertinents quant à la critique des immenses angles morts de la culture officielle dans sa capacité à représenter et promouvoir de points de vue, des personnages et des enjeux marginaux et alternatifs ; si le fait que, parmi les appelés aux récompenses, rares sont ceux qui peuvent se prévaloir d’une telle proposition, je maintiens que ne pas intégrer ces considérations à une compréhension plus globale de ce que sont ces sauteries nous fait passer à côté de l’enjeu.

Car l’autre grand absent de ces cérémonies, c’est précisément l’art. Produits sur l’abject modèle des Oscars, ces soirées de gala ne peuvent jamais se proposer d’être autre chose qu’une banale lecture de noms, de dotations de babioles et de discours de remerciements chronométrés. Au moins, dans les festivals cinématographiques peut-on voir les films que l’on est sensé départager. C’est tout le paradoxe fantastique de cérémonies comme les César : la grande soirée du cinéma français est infoutue de laisser une place d’expression à celui-ci. Il vient s’agglutiner là et repart les poches plus ou moins pleines sans jamais s’être manifesté ni sous sa forme accomplie (la projection de films) ni même dans la possibilité de discuter de lui-même. Rien ne permet aux artistes de parler réellement de leurs motivations, de leurs visions, des sensations qu’ils ont voulu capter, reproduire, susciter à travers leur travail. Chaque récompensé vient sur l’estrade pour se cacher derrière la statuette et offrir son aura à ce fétiche lamentable. Il n’y a pas d’art, pas de cinéma au moment des César, il n’y a que des tapes dans le dos et, exceptionnellement, des départs outrés. Le vrai drame est que les César se revendiquent (et sont reconnus pour être) le pinacle français du septième Art alors que, comme les Oscars, ils ne font que causer potins, bons sentiments, petits arrangements et promotion de la marchandise du capitalisme culturel. Plutôt que d’encourager un cheminement artistique (qui ne peut nécessairement qu’affronter la logique mercantile de l’industrie culturelle) autrement plus ambitieux, les contempteurs des cérémonies n’ont de cesse de se plaindre que le showbusiness qu’ils alimentent reste aujourd’hui encore un club fermé à tout ce qui n’est pas rentable aux yeux de Hollywood, de Saint-Germain-des-Près, de Broadway, de TF1, de Canal +, de Virgin Radio ou de RMC… Le problème, ce n’est pourtant pas que des œuvres qui dépassent les standards de ces protagonistes de la culture ne les intéresse pas, le problème est que les logiques de ces standards abâtardissent l’Art depuis la racine de son financement. Parce que ce qui est « problématique » (pour reprendre l’expression obligatoire du prêt-à-penser philistin) avec les César et tous les autres prix culturels, ce n’est pas tant que le banquet putrescent qu’ils incarnent exclue tout les points de vue qui ne sont ni hommes, ni blancs, ni hétérosexuels, ni cisgenres, ni occidentaux, ni valides comme semblent le croire ses néo-contempteurs, c’est qu’il réduit toute œuvre à une sordide marchandise culturelle que l’on doit vendre à la masse neutralisante. Si, en bout de chaîne, le Cinéma peut sembler si obsessionnellement concentré sur des formes de représentation si limitées c’est parce que, de sa conception à son auto-célébration, le capitalisme culturel qui le tient debout (le cinéma étant si coûteux à produire) ne cherche qu’à minimiser les risques et les coûts. Les discriminations qu’il opère sont alors l’expression finale d’une logique profondément Fordiste : la standardisation des produits de masse. C’est pour ça que la simple constatation émise plus haut ne peut suffire. Militer pour que les César récompensent mieux c’est défendre qu’un évènement pourri jusqu’au trognon n’a eu tort que sporadiquement. Non ! Cette merde, cette négation de l’art, est foireuse par principe et, ça, un palmarès des César à zéro prix pour J’accuse et à neuf pour Portrait de la jeune fille en feu (Adèle Haenel et Noémie Merlant étant en concurrence pour le César de la Meilleure actrice) ne l’aurait pas changé.  Le problème, ce ne sont pas ces César ; ce sont les César. 

Voilà pourquoi, quand bien même nombre des réactions pro-Polanski ont pu, dans la semaine, m’apitoyer par leur profonde sottise, je ne me sens aucune fraternité avec les écœurés du 29 février. Et si nombre de critiques s’en sont prises à Florence Foresti, pour des motifs bien trop stupides pour que je daigne les retranscrire ici, je ne vois pas en quoi elle, formidable agente de l’américanisation de l’entertainment français (et dont les spectacles gavés de chorégraphies et d’effets pyrotechniques ont, désormais, bien plus à voir avec le pompier des comédies musicales d’Amérique du Nord qu’avec la précision et le dénuement scénique de son stand-up), constituerait une alternative aux failles de la Pop Culture qu’incarne aussi les César. Et c’est justement le procès de la Pop Culture, de son conformisme, de sa servilité aux idéologies dominantes et de sa reproduction en action (de la construction à la diffusion de ses produits) de toutes les horreurs de nos sociétés d’exploitations que nous empêche d’effectuer le débat qui a traversé le champ culturel tel qu’il est posé. Il faut pourtant insister et montrer comment, comme l’étaient les séries warholiennes, toute cette économie incarne l’acceptation de son état de marchandise et combien son obéissance aux formats et aux limites du standardisé est précisément ce qui fonde ses produits finis en biens (culturels) de consommation. Les prix sont censés apporter un supplément de légitimité artistique à tout cet usinage, à dissimuler que les marchandises culturelles prennent le pas sur l’Art à grands coups de paillettes et de clins d’œil à la plastique du Nouveau Réalisme. Plus encore, la Pop Culture incarne, à mon sens, un degré très avancé des stratégies de distinction des classes dominantes. Il s’agit pour un grand nombre d’agents sociaux de s’intéresser aux sorties culturelles avec une motivation moins établie par des considérations d’ordre artistique mais dans le souhait de développer un capital culturel à même de les distinguer du Grand public aux goûts vulgaires et, en ce sens, les César me semblent être l’un des paroxysmes de cette tendance. Le soucis est que, en se plaignant que la poignée de films mis en avant par l’Académie n’est pas assez inclusive (et que le vainqueur de la meilleure réalisation est problématique), les voix élevées témoignent de leur manque de curiosité artistique voire leur passivité dans le domaine. En 2019, est sorti un film franco-belgo-sénégalais, réalisé par Mati Diop, une femme, binationale franco-sénégalaise, un film utilisant le français mais principalement le wolof, traitant tout à la fois d’enjeux sociaux autour d’un chantier naval, de conditions féminines et de l’impact de l’émigration des jeunes hommes dans les pays de départ, naviguant entre drames sociaux et sentimentaux, enquête policière et moments de fantastique horrifique, nommé à trois César, vainqueur du Grand prix du Festival de Cannes en 2019. Atlantique (puisque c’est lui), que j’ai eu le plaisir de voir en octobre dernier, proposait beaucoup de points de vue différents et inhabituels sur des sujets pourtant très communs dans la discussion publique en plus d’être un film de bonne facture (imparfait, mais globalement bon et définitivement intéressant). À lui tout seul (et il est loin d’être le seul) il est la preuve que l’on peut trouver autre chose dans le Cinéma mais que, pour y parvenir, il faut aussi regarder en marge des radars de ce que veulent bien retenir la Pop Culture et l’industrie du cinoche. Et si certains étaient tentés de me répliquer que le fait qu’Atlantique soit passé en marge des radars valide les critiques de racisme systémique du Cinéma français, j’avancerai que l’absolue merveille qu’était Les garçons sauvages de Bertrand Mandico n’avait, en son temps, pas reçu la moindre nomination à la Grande fête du Cinéma français. Ce qui rend des œuvres originales si dures à retrouver dans des cérémonies ultra-convenues n’est pas à chercher bien loin : ce n’est pas du racisme ou du mépris, c’est seulement que les cérémonies conformistes récompensent la conformité. C’est aussi simple et bête que cela.

De ce fait, les Oscars, les César, le Goncourt, les Grammys, les Victoires de la musique, tout le reste ne méritent pas notre haine du simple fait qu’ils ne méritent pas notre attention. Il ne s’agit pas de les améliorer ni même de les abolir, il s’agit de les dépasser et de les ignorer entièrement comme n’importe quel mélomane méprise le palmarès des NRJ Music Awards. Tant mieux si leur grande sagacité leur permet de récompenser quelques œuvres ou artistes valant le détour, tant pis si non : les trophées ou leur absence ne changent que la valeur mercantile d’une pièce, aucunement ses qualités artistiques. Le fait qu’ils aient eu un Prix Nobel de Littérature ne font pas de Patrick Modiano ou de Bob Dylan des artistes plus essentiels à la Littérature que Fiodor Dostoïevski ; de même, ce même prix n’infâme pas le moins du monde Imre Kertész et son œuvre. L’Art existe, fort heureusement, tout à fait en-dehors des récompenses et de la respectabilité de la culture. Il se fait de toutes façons ailleurs. Il vibre autrement dans des milliers d’autres lieux que ces grandes salles pompeuses où est célébré ce que le pompier de l’année a coopté. Cette mise à l’écart apparente peut d’ailleurs être elle-même créatrice et provoquer la formation de nouveaux lieux d’expression à l’Art que l’Art officiel refuse de reconnaître. Ce que les impressionnistes ont fait, la Nouvelle Vague, le Rock, le Punk, le Rap, le Graf’ l’ont fait aussi : ils ont débroussaillé des terrains vierges à côté des barrières que l’establishment leur dressait. Si les artistes montant et à venir estiment qu’ils sont mal considérés par les institutions de valorisation de leurs disciplines, qu’ils s’en émancipent ! Qu’ils abandonnent les grilles de satisfaction dépassées auxquelles ils ne se conforment pas et qu’ils aillent puiser à d’autres sources ; contrairement à ce que la culture standardisée peut facilement nous laisser croire, l’Art regorge d’œuvres fascinantes et différentes qu’il n’a jamais été aussi techniquement facile d’appréhender.

Telle sera la conclusion de ce papier : non contentes d’exister déjà dans l’ensemble du patrimoine humain, des œuvres débordantes d’intelligence, de créativité, de réalisme, de souffle, d’abstraction et de quêtes esthétiques, morales, spirituelles, sensorielles, sociales, transcendantales continuent à être créées et partagées aujourd’hui. Les canaux de distribution alternatifs existent et l’Art poursuit sa course. Voilà pourquoi, plutôt que de continuer à alimenter les castes de l’accaparement dont les rêves standardisants ne se bâtissent que sur la reproduction du cauchemar tayloriste, ce sont à ces acteurs-ci, à ces artistes indépendants à l’autonomie plus ou moins développée qu’il faut donner du temps et de l’intérêt. À eux et aux merveilles que l’humanité sème depuis le début de son histoire dans notre héritage culturel depuis les fresques et instruments préhistoriques jusqu’aux œuvres de nos jours.

Partager
Rédigé par
Cédric Vallet
Voir tous ses articles
Laisser un comentaire

Rédigé par Cédric Vallet

Restons en contact :

Newsletter

Ne ratez rien de nos actualités en vous inscrivant à notre lettre d'information.