Chaos et antagonisme, Dos Passos et les « deux nations » américaines

Umberto Boccioni, "La ville se lève", 1910-1911

S’il est une chose que la littérature moderniste a tenté de rendre au moyen des mots, c’est bien le chaos de son temps. Prolongeant dans sa trouvaille du courant de conscience les expérimentations avant-gardistes Dada et futuristes, ce genre a répercuté à la littérature la cacophonie des villes industrielle et la fébrilité matérielle, sociale voire psychique de ses victimes.
Dans sa trilogie
U.S.A., John Dos Passos pousse très loin ce travail en introduisant des rubriques entre les récits de ses protagonistes. Coupures de presse et chants populaires (Actualités), courtes biographies de personnage remarquables et saynètes retranscrites d’un point de vue le plus distant et le plus neutre possible (rubrique qui, fonction des traductions, est appelée Dans la chambre noire, L’œil-caméra —référence à Dziga Vertov ?— et L’œil de la caméra). C’est dans cette dernière série que s’inscrit l’extrait à suivre, immédiatement consécutif à un rappel d’actualité évoquant l’affaire
Sacco-Vanzetti. La vision sociale de Dos Passos, que la répression stalinienne en Espagne n’a pas encore fini de dégoutter chez lui, s’y retrouve alors pour donner une expression à la colère contenue, matraquée et déjà consciente de sa défaite des « vaincus ». Les deux classes antagonistes y deviennent des nations qui s’affrontent au sein même de l’Amérique, ancienne idée d’affranchissement devenue terre ravagée par l’Ordre de la « nation conquérante ». Un pan iconoclaste de l’histoire américaine que les dresseurs de mythologies officielles cherchent à évacuer ; un regard toujours fascinant quatre-vingt-cinq ans après la publication du dernier tome du roman-triptyque.

« Ils nous ont chassé des rues à coups de matraques, ce sont eux les plus forts, ils sont riches, ils louent et flanquent à la porte les politiciens, les directeurs de journaux, les vieux juges, les petits hommes à réputation, les présidents de collèges, les ratés de la politique (écoutez, hommes d’affaires, présidents de collèges, juges, l’Amérique n’oubliera pas ceux qui l’ont trahie), ils louent les hommes avec des fusils, les uniformes, les cars de la police, les paniers à salade

c’est bon, vous avez gagné, ce soir vous tuerez les hommes courageux nos amis

il n’y a plus rien à faire, nous sommes battus nous autres les vaincus nous nous rassemblons dans ces vieilles salles d’école lépreuses de Salem Street, nous piétinons en montant et en descendant les escaliers grinçants et branlants, nous restons assis courbés en deux et la tête penchée sur des bancs et nous écoutons les vieilles paroles des haïsseurs de l’oppression, ces paroles rendues nouvelles par une nuit de sueur et d’agonie

notre travail est terminé, terminées aussi les phrases griffonnées, les dernières épreuves de la nuit, l’odeur d’imprimerie, le relent violent des feuilles nouvellement sorties des presses, la ruée vers la Western Union pour enfiler des mots dans des dépêches, pour rechercher les mots qui flagelleront, pour te faire sentir, Amérique, où sont tes oppresseurs

Amérique notre pays tu as été vaincu par les étrangers qui ont tourné notre langue, qui ont pris les claires paroles que parlaient nos pères et les ont rendues gluantes et malsaines

leurs créatures siègent au banc des juges, ils se carrent les pieds sur la table sous le Dôme de la Maison d’État, ils ne connaissent rien de nos croyances, ils ont les dollars, les fusils, la force armée, les usines, ils ont construit la chaise électrique et loué le bourreau pour lancer le courant

c’est bon nous sommes deux nations

l’Amérique notre nation a été vaincue par les étrangers qui ont acheté les lois, fermé les prairies de barrières, coupé les arbres pour faire de la pâte à papier, transformé nos plaisantes cités en taudis et fait suer la richesse à notre peuple et quand ils en ont besoin ils louent le bourreau pour lancer le courant

mais savent-ils que les anciennes paroles des émigrés sont en train de se renouveler cette nuit dans le sang et dans l’agonie, savent-ils que les vieux discours américains des haïsseurs de l’oppression  se sont rajeunis ce soir dans la bouche d’une vieille femme de Pittsburg, dans celle d’un fruste constructeur de chaudières de Frisco venu depuis la côte sans payer dans des trains de marchandises, dans la bouche d’un travailleur social de Black Bay, dans la bouche d’un imprimeur italien, dans celle d’un fermier de l’Arkansas, cette nuit la langue de la nation vaincue n’est pas oubliée dans nos oreilles

ces hommes qui sont dans la Maison de la Mort ont rajeuni les vieux mots avant de mourir

“si ce n’avait été pour toutes ces choses j’aurais pu vivre le cours de ma vie en m’adressant aux coins des rues à des hommes plein de mépris. J’aurais pu mourir inconnu, n’ayant jamais été remarqué, un raté. Mais ceci est notre carrière et notre triomphe. Jamais au cours de toute une vie aurions-nous pu espérer accomplir ce grand travail pour la tolérance, la justice, la compréhension de l’homme par l’homme que nous accomplissons par hasard”

maintenant leur travail est fini, les émigrants haïsseurs d’oppression immobiles dans leurs costumes noirs reposent dans le petit salon mortuaire du North End, la ville est calme, les hommes de la nation conquérante sont invisibles dans la rue

ils ont gagné mais alors pourquoi ont-ils peur d’être vus dans les rues ? dans les rues vous apercevez uniquement les visages des vaincus

les rues appartiennent à la nation vaincue, tout au long de la route jusqu’au cimetière où les corps des émigrants vont être incinérés

nous bordons les trottoirs sous la pluie battante, nous bordons la chaussée mouillée coude à coude, silencieux, pâles, contemplant ces cercueils de nos yeux effarés

nous sommes les vaincus, Amérique »

John Dos Passos, La grosse galette, 1936
Traduit par Charles de Richter

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Rédigé par
Cédric Vallet
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