La maladie d’amour de Cyrano : un désir d’anéantissement de l’humain

cyrano tirade non merci
Edvard Munch, "Deux êtres humains : les solitaires", 1899

L’héroïsme de Cyrano est un excipient. En fait de bravoure et de force, il n’y a réellement dans son caractère que désinvolture et badinerie, sous les traits desquelles prend corps une morale qui, en vérité, a tout de l’intégrisme. Le lissage théâtral et cinématographique imposé au personnage phare d’Edmond Rostand a dissimulé les ressorts profonds de l’éthique du Cadet de Gascogne derrière un impayable habit de lumière et ce processus spectaculaire a permis le déploiement de la mythologie d’un esprit français impavide et licencieux, presque débonnaire, là où le texte s’emploie sereinement à poser les fondations d’une entreprise mortifère, à rebours de la pensée du véritable Cyrano de Bergerac, écrivain libertin du XVIIe siècle.

Faut-il imaginer Rostand en architecte conscient de ce projet retors ? Probablement pas. Au contraire, tout laisse penser que l’aventure idéologique de la pièce s’est écartée de son itinéraire initial sous l’effet d’agents extérieurs : les démons de l’auteur, les névroses de la société française de la fin du XIXe siècle, ou encore la crise du genre théâtral à la même époque, qui avait besoin de ce nouveau souffle populaire.

Toujours est-il que Cyrano de Bergerac, qui est certainement la pièce française la plus jouée dans le monde, est aussi, à en croire les banalités que brassent les uns et les autres à son propos, l’un de nos classiques les moins lus par les commentateurs de tous horizons, au risque d’un fâcheux contresens. Alors il faut lire Cyrano, comme il faut lire tous ces livres que l’on prétend devoir « relire » alors même qu’on n’en a pas tourné la moindre page.

Verve septentrionale et courtoisie méridionale : la synthèse de l’esprit français selon Cyrano

La faiblesse de Cyrano, c’est de ne pas aller jusqu’au bout de la logique des troubadours médiévaux, qui, dans l’histoire culturelle de l’Occident, restent ceux qui, en transposant l’éthique féodale dans le champ des relations amoureuses, ont ouvert la morale à un horizon indépendant du christianisme et de toute religion. Et pour cause, le fin’amor chanté par les poètes languedociens, parce qu’il s’apparente à un service amoureux librement offert par l’homme à l’élue de son cœur, renverse à la fois le modèle symbolique chrétien de la domination masculine et la soumission de la philosophie éthique à la théologie.

Certes, chez Chrétien de Troyes et sa clique, les héros sont aussi, à leur manière, des faire-valoir de la courtoisie. Mais ces héros sont courtois parce que leur condition de chevaliers les y contraint. Or, s’ils sont chevaliers, c’est pour servir la volonté divine. Ni plus, ni moins.

Rien de tel chez les héros de langue d’oc, ces fin amadors qui n’ont de comptes à rendre qu’à la dòna qui anime tout leur être. Alors que les héros du Nord tirent leurs vertus de la défense de la foi, ceux du Sud puisent les leurs dans le seul amour terrestre. Quand l’excellence des uns, bras armés de l’Église, n’est que bigoterie martiale, celle des autres, obligés de leur dame par suite d’un choix libre, s’exprime sur tous les registres de l’humanisme. Elle est à la fois sensibilité, finesse, élégance morale, autonomie intellectuelle… Elle est, en somme, un génie poétique appliqué à l’existence.

Edmond Rostand, dont le père était un lettré marseillais, ami de Frédéric Mistral, a rencontré la littérature occitane très jeune. Attaché, là aussi depuis l’enfance, à la douceur de vivre des pays du Sud, d’abord celui des Pyrénées luchonnaises, puis celui des Basques, il s’est nourri de la mentalité méridionale, de son raffinement, de sa tolérance, de son rapport à l’amour. Aussi a-t-il consacré sa première œuvre littéraire à faire l’apologie de l’écrivain provençal Honoré d’Urfé et de ses personnages héritiers des troubadours, aux mœurs précieuses et à l’esprit subtil, respectueux de l’amour plus que de tout autre sentiment. Défendant cette littérature contre celle de Zola, en qui il voit le père spirituel de la dépravation des mœurs, Rostand présente ce premier texte au public comme la profession de foi de l’écrivain qu’il s’apprête à devenir.

Donc, quand il choisit de faire du personnage principal de son œuvre un membre des Cadets de Gascogne, qui se pique d’indépendance et de style, il est difficile de ne pas y voir une filiation assumée avec les troubadours. Cela dit, son Cyrano a la double casquette héroïque des deux littératures post-latines ayant vu le jour sur le territoire français.

D’un côté, il fait « sonner les vérités comme des éperons », en Gaulois intrépide et goguenard. Sa lame est son argument le plus convaincant, celui qui réduit à néant les velléités du vicomte de Valvert, du comte de Guiche et du cortège béotien qui est à leur solde. Il ne transige pas avec les valeurs chevaleresques et se fait fort de rosser la couenne de quiconque s’en réclamerait sans en être digne.

Mais, d’un autre côté, il lui arrive aussi d’apparaître sous les traits de l’amant délicat, mu tout entier par son amour pour Roxane, qu’il se plaît à verbaliser dans une poésie virtuose. Ses vers sont ciselés, son verbe haut, ses images subtiles, son rythme entraînant. Il jouit assurément du génie poétique autant que martial. Personne ne trouverait donc matière à le contredire quand, dans la scène IV de l’acte I, il déclare :

« Moi, c’est moralement que j’ai mes élégances. »

La richesse, le luxe et l’opulence sont pour lui des biens indifférents. Il n’hésite pas, par exemple, à se délester sur un coup de tête de sa pension mensuelle, se condamnant ainsi à vivre dans la pauvreté pour le reste du mois. Sa richesse est immatérielle et son accoutrement lui vaut les railleries des aristocrates, car, son élégance, il la déploie en morale. À ses yeux, la vérité n’a pas de prix et il dédie sa vie à se hisser le plus près possible de cette vérité.

En conséquence de quoi l’éthique de Cyrano est une éthique idéaliste, dont la tirade des « non, merci ! » (acte II, scène VIII) fournit une parfaite illustration.

« Non, merci ! » ou l’idéalisme moral de Cyrano

« Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul ! » : voilà le leitmotiv des propos de Cyrano dans cette tirade. D’ailleurs, elle s’ouvre et se ferme sur la métaphore du lierre prenant appui sur les arbres pour s’élever aussi haut que possible. Cyrano, fier et indépendant, s’obstinera durant toute son existence à ne pas devenir ce lierre, en refusant de bénéficier des actions de ses congénères pour s’élever.

Il est pourtant animé par cette volonté de vivre, de croître et de s’étendre. Cette volonté d’exister, au sens étymologique du terme. Cette volonté dans laquelle Schopenhauer voit l’essence du monde, la chose en soi, le phénomène primaire, qui meut l’homme, l’animal et le végétal. Toute la pièce de Cyrano de Bergerac met en scène ce besoin instinctif et universel de s’élever pour exister.

Finalement, qu’importe la hauteur, pourvu qu’on ait le mouvement ?

C’est bien du mouvement qu’il s’agit chez Cyrano, car l’enjeu est moins de savoir jusqu’où s’élever que de savoir comment s’élever. Ce n’est pas la hauteur qui lui importe, mais le maintien en vie de la verticalité.

Or, ce besoin, c’est la nature qui l’a mis en lui, cette même nature qui lui a donné un nez anormalement long. Prisonnier de cette péninsule qui s’étend sur son visage dans son horizontalité la plus ostentatoire, Cyrano est condamné, pour trouver son équilibre, à mener une quête permanente de la verticalité. Bien sûr, ce nez grossier est un avatar phallique, qu’il s’emploie à réduire à néant par son existence stylisée. Mais, plus généralement, c’est l’horizontalité en soi que réprouve Cyrano, dans ce qu’elle a de compromettante, de matérielle, de trop humaine finalement. Il est de ce point de vue le premier contempteur de la collaboration horizontale.

Vivre verticalement par l’esprit pour rompre l’infamie d’une existence physique trop horizontale : nous pourrions résumer en ces termes l’éthique de Cyrano, qui est une éthique de l’ascension autonome.

Cette ascension a-t-elle seulement un but ? Oui. Ou plutôt, elle en a plusieurs, qui se confondent avec des idées pures : l’amour, la beauté, l’honnêteté, le courage, la droiture, etc. En soi, il n’y a rien de critiquable à placer ses actes sous le patronage de tels idéaux. Mais, lorsque cela se fait au détriment des êtres sensibles, la voie vers tous les totalitarismes commence de s’ouvrir.

Et c’est bien le problème posé par les implications de cette tirade. L’expression anaphorique « non, merci ! », qui y est martelée par Cyrano, est certes un gage d’intégrité morale, mais elle est en même temps un moyen de condamner sans procès toute tentative d’élaboration d’un monde commun pour les humains. Aux yeux de Cyrano, tout compromis est immoral. Son non est un non inconditionné. Quoi que le monde sensible des hommes ait à lui proposer, la réponse sera systématiquement « non ».

Dès lors, comment faire société en se réclamant d’une telle morale ?

Cyrano : un projet idéaliste mortifère pour le genre humain

Chez les troubadours, l’esthétique de l’amour n’est, pour l’éthique, qu’un détour temporaire. Elle ne tarde jamais à revenir à la politique. L’amoureux, transcendé par le désir qu’il éprouve pour une femme hors d’atteinte, lui offre sa plus grande preuve de respect dans la poétisation de ce désir impossible à assouvir. L’épreuve du désir vain devient alors érotisation du désir et s’élargit bientôt à une jouissance sensuelle étendue à toute l’existence. La mise en poésie de l’amour impossible est en fait l’occasion d’un nouveau rapport, plus fécond, à la réalité matérielle, un rapport enrichi par la transcendance du beau.

En revanche, de l’aveu-même de Cyrano, son esthétique est une transcendance déconnectée de ce qu’elle transcende, et sa recherche permanente du style, un aveu d’impuissance face à la difficulté des relations humaines :

« Car nous sommes ceux-là qui pour amante n’ont / Que du rêve soufflé dans la bulle d’un nom !… »

Le détour par l’esthétique se meut ainsi en voie sans issue, qui débouche sur l’abandon de toute volonté d’arbitrage moral des rapports humains. Incapable de se faire aimer de Roxane, Cyrano renonce sans délai à toute figuration humaine de l’amour et ne conserve plus d’attrait que pour l’idée insensible d’amour, ce « rêve soufflé dans la bulle d’un nom ». Après quoi, il est contraint de renoncer logiquement à toute réalité humaine, au profit d’un monde de concepts.

Dans un chapitre de son Petit abécédaire de haines salvatrices, Jean Jacques Delfour a montré combien Cyrano est un symptôme bourgeois du rejet de l’amour en tant qu’école du politique et donc du pouvoir. Mais, plus largement, son « non, merci ! » me paraît être le sacerdoce d’une existence asociale, l’avènement de l’intégrité des idéaux contre le dialogue des intérêts individuels. Il est l’anéantissement de tout espace propice à ce dialogue, sur lequel aucune société qui entend se projeter dans le temps ne peut pourtant faire l’impasse.

La liberté radicale à laquelle aspire Cyrano en se dégageant ainsi du monde sensible véhicule un culte idéaliste qui condamne a priori toute tentative de construction collective, à commencer par l’amour. Cela explique que Cyrano soit si peu réceptif à la souffrance suscitée chez les deux amants par le pacte qu’il a passé avec Christian. D’ailleurs, lorsque ce dernier fait part de sa souffrance et exprime son souhait de résilier le pacte, Cyrano le convainc sadiquement de ne rien changer. C’est que ce pacte doit permettre, à ses yeux, de faire advenir l’amour idéal, quoi qu’il en coûte aux êtres faits de chair et d’os, ces êtres qui vivent, ressentent, aiment et souffrent.

Entre morale de l’intégrité et intégrisme, la frontière est poreuse et le discours de Cyrano se situe alternativement de part et d’autre de cette frontière. C’est le danger si particulier de la mythologie qui découle de son personnage, une mythologie qui se drape d’un héroïsme burlesque pour inoculer insidieusement dans la culture populaire un rejet intégral du réel. Et le credo revendiqué par Rostand lors de son discours de réception à l’Académie française en dit long sur la question :

« Exalter avec du lyrisme, moraliser avec de la beauté, consoler avec de la grâce, bref donner une leçon d’âme. »

En guise de leçon d’âme, Cyrano nous enseigne à préférer toujours à l’amour réel l’idée parfaite de l’amour, débarrassée de toute forme de compromission sensible. L’amour est, dans la conception de Cyrano, équivalent à la lumière, mais pas une lumière qui éclairait le sensible, non, une lumière qui attire, une lumière auprès de laquelle on va mourir au lever du jour après en avoir fait mille fois le tour quand tout le reste était plongé dans la pénombre. Or, cet amour pur érigé en valeur cardinale, qui n’a aucune chance de prendre corps parmi les mortels, doit chez Cyrano primer sur leur sensibilité. Peu importe si Roxane et Christian en souffrent, leurs sentiments doivent s’effacer devant l’intégrisme amoureux.

La séduisante désinvolture de Cyrano est en fait le cheval de Troie de sa pulsion de mort, de son désir inconscient d’anéantissement du monde humain. Rien, ici-bas, ne peut résister à l’examen d’intégrité de sa morale. Toute construction historique doit être sacrifiée sur l’autel métaphysique d’un idéal de beauté. Relations amoureuses, alliances politiques, œuvres collectives : toute tentative de faire société est balayée de l’épée par Cyrano, qui, en kamikaze insouciant de l’idéalisme, fait la guerre à l’humain trop humain.

Caroline de Margerie nous raconte dans sa biographie que le collégien Rostand butait sur les mathématiques et la métaphysique, parce que son entendement demeurait hostile à l’abstraction. De là à voir dans ce Cyrano le rêve incarné de métaphysique qui échappe à Rostand depuis l’enfance, il n’y a qu’un pas… Promu au grade de poète national grâce à cette pièce, il a en tout cas participé, à coups de grands tableaux héroïques, à redonner à la France vaincue et frustrée de 1870 la mythologie patriotique dont elle avait besoin pour s’embarquer unie dans la Première Guerre mondiale.

Dès 1914, alors âgé de quarante-cinq ans et affaibli par une santé fragile, Edmond Rostand exprimera d’ailleurs son ardent désir de s’engager dans cet épisode de l’anéantissement de l’humanité. Comment ne pas y constater le surgissement enfin assumé de la pulsion mortifère placée dans le personnage de Cyrano de Bergerac en 1897 ?

Je vous l’avais dit, l’héroïsme de Cyrano est un excipient.

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Rédigé par
Julien Chabbert
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