De la nécessité d’une radicalité de la critique : les limites de la pensée Coffin

Veniamin Kushnir, "Émancipation", 1989

Dans la polémique qu’elle a récemment suscité au-delà de ce qu’elle pouvait certainement imaginer, Alice Coffin a tort. Mais, contrairement à ce que beaucoup suggèrent, son tort ne vient pas d’une supposée radicalité de son discours mais bien de son aveuglement bourgeois dès qu’il s’agit de penser le travail. Tentative de démystification de postures qui se croient une critique radicale et iconoclaste de la société patriarcale mais ne sont que des discours extrêmes de la gauche capitalistique.

Une polémique, aujourd’hui, ça tient à rien. Un simple extrait décontextualisé d’un discours (quelle qu’en soit sa forme) et beaucoup de mauvaise foi suffisent. Et si l’on a pris l’habitude de voir la « Gôche » s’offusquer plus que de raison ces dernières années, les récentes semaines confirment qu’un mouvement de balancier se pérennise à droite. Ainsi, après avoir couiné quelques heures contre un bien inintéressant fond de cuve post-foucaldien à particule, la droite toujours propice à railler les paniques morales gauchières a cavalé à grandes enjambées vers une bien de son tonneau. Et pour ce faire, elle s’en est retournée vers le dernier single d’Alice Coffin qui s’était faite connaître en rejoignant les candidats au tube de l’été avec sa remix du « LA HONTE ! LA HONTE ! » d’Adèle Haenel en plein Conseil de Paris. Après que la presse se permît de donner à son ouvrage Le génie lesbien un petit coup de projo malveillant, l’élue de la capitale a vu sa campagne promotionnelle entravée par la mise en avant (mais jamais en contexte) d’une bonne page dudit livre. L’extrait mielleux qui attira à lui toutes les mouches saprophages bleuâtres est celui où Madame Coffin déclare s’appliquer un boycott anti-homme dans ses pratiques culturelles. Cris d’orfraies à droite, donc, distanciation et peur chez tous les glandus-modérés-du-milieu s’épouvantant d’un nouveau dérapage extrémiste d’un de ces écologistes décidément aussi méchants que radicaux et soutien tribalo-moutonnier parmi ses derniers alliés. Affrontements affligeants ne pouvant échapper aux non,-on-peut-pas-dire-pareille-chose! ou mais-enfin,-vous-imaginez-si-c’était-un-homme-qui-avait-dit-ça? contre des elle-a-bien-le-droit-de-faire-ce-qu’elle-veut-contre-le-patriarcat.

Rien dans cette discussion (je me sens l’âme généreuse) ne devrait inviter quelque esprit sain à s’y appesantir plus de dix secondes et certainement pas la manière dont la réaction s’est engouffrée là-dedans pour caricaturer encore plus les propos d’Alice Coffin. L’honnêteté me commande d’ailleurs de signaler avant d’aller plus en avant que, si je m’apprête à porter une critique à l’idée (bancale) de Madame Coffin, je tiens d’ores et déjà à insister sur le fait que je ne suis pas dupe, que toutes les critiques qu’elle rencontre ne se valent pas et que n’importe quel esprit respectant une certaine droiture intellectuelle verrait combien l’élue écologiste est victime d’une campagne médiatique de simplification grossière de ses propos. De la même manière, le fait que l’actualité la plus récente (couvre-feu puis décapitation d’un professeur de secondaire motivée par la réponse que les islamistes accordent à toute forme de dérision) ait redirigé la colère et la sensibilité des commentateurs loin très loin des préoccupations d’Alice Coffin devrait également m’inciter à laisser cet article en plan. Et bien, justement, l’embrasement colérique (aussi rapide et intense qu’il est feint… et donc uniquement spectacularisant) du système médiatique face à un enjeu que le réel et le tragique peuvent ringardiser en un simple tournemain est tout sauf anodin. Le fait qu’Alice Coffin (et Pauline Harmange à une échelle encore plus négligeable) ait pu occuper ainsi le centre des attentions médiatiques, susciter vagues de désaveu et de soutien avant que des vraies choses ne viennent la déprogrammer sans autre forme de procès ébauche le périmètre dans lequel rumine l’intersectionnalité. Cela signale quelle est son utilité aux canaux de production des informations (à savoir créer des polémiques et des clivages artificiels pour palier à une période de creux en informations légitimes capables d’engager le public) mais aussi leur rang et leur identité politique véritable : celle des préoccupation d’arrière-garde de la bourgeoisie d’arrière-garde. Tout ceci indiqué et rappelé, je peux laisser mon esprit pas tout à fait sain s’exprimer sur cet enjeu d’apparence marginale. Mais, que voulez-vous ?, lorsque sont évoqués la musique, le cinéma et la littérature, celui-ci tend à s’emporter…

Ainsi donc, Alice Coffin ne lirait, n’écouterait et ne regarderait pas d’hommes. Oké. Alice Coffin boycotte à titre privé les artistes masculins et cela suffit à choquer jusqu’aux plus ballonnés des (pseudo-)néo-nitszchéens auto-persuadés d’incarner à eux tout seul quelque figuration de l’übermensch contemporain. Certains de ces crossfiteurs de la pensée ont été amenés dans leur réponse contre cette féministe hystéro (une féministe est forcément hystéro chez eux) à prétendre que Madame Coffin souhaiterait effacer les œuvres de « la moitié de l’humanité » avant, sait-on jamais, de peut-être s’en prendre à l’effacement des hommes tout entiers… Oui, oui ; certains sont allé là… En voilà une réaction proportionnée, suprahumaine et pas du tout hystérique ! 

Quand bien même les propos d’Alice Coffin pourraient se contenter d’exprimer avec une fausse-provocation le souhait de favoriser la rencontre d’avec les œuvres d’artistes féminines dans un monde où les canons sont presque exclusivement masculins, faisons comme si, comme l’énoncent jusqu’aux plus modérés de ses détracteurs, Alice Coffin souhaitait réellement ne plus se frotter du tout aux œuvres créées par des hommes. Voilà. Maintenant interrogeons-nous : quel serait le grand problème derrière tout ça ? Je l’ai déjà dit dès ma première contribution à ce site, en matière de goûts et de motivations à découvrir ou renoncer à des œuvres, je ne crois pas qu’il y’ait de réelle discussion à entreprendre. Si Madame Coffin ne souhaite s’entourer que d’artistes féminines, c’est tout à fait son droit. Si elle souhaite le justifier sur les arguments éculés du sexage et du patriarcat, c’est encore son droit. Des amis m’ont invité à chambouler la situation, à mettre en scène un individu indéterminé qui énoncerait ne pas vouloir donner la moindre attention à des œuvres venant d’une minorité intersectionnelle et à tenter de me figurer la tempête que cela créerait. Peut-être (assurément même) mais ma grille de lecture ne va pas aussi loin. Lorsque j’entends que quelqu’un boycotte un artiste pour ce qu’il est ou a fait à titre personnel, je ne peux m’empêcher de voir quelqu’un qui se prive d’œuvres et de la sublimation qu’elles peuvent apporter pour une raison bien triviale. Par instinct de bonté, cela me porterait presque à plaindre cette personne mais je me réfrène souvent, me disant qu’une telle manière de penser est révélatrice d’une incapacité à communier avec quelque chose de plus grand ou de seulement différent de soi. Voilà pourquoi la réflexion d’Alice Coffin, aussi abrutie et malsaine qu’elle puisse paraître, ne m’offusque en rien. Même comprise dans sa finalité la plus crue, elle ne prive de grandes œuvres personne d’autre qu’Alice Coffin elle-même. C’est con, je ne le discute pas, mais les conséquences intrinsèques de pareille connerie me semble un châtiment suffisant pour ne pas en rajouter.

En revanche, lorsqu’elle tente de faire passer cette posture comme autre chose qu’une plainte bourgeoise, là je ne peux plus continuer d’acquiescer avec indifférence. Car, désormais, ce discours a l’audace suprême de se faire valoir comme radical tant par ses soutiens que par ses contempteurs. Or, rien n’est moins réellement radical que ce discours et il est essentiel d’expliquer tout à la fois le pourquoi tout en offrant une ouverture vers ce qu’est la véritable radicalité. J’en viens droit au fait. Ce qui fait que le discours d’Alice Coffin ne comporte pas une once de radicalité critique tient en une œillère fondamentale (qui, semblerait-il, traverse également son livre) : Alice Coffin n’évoque jamais ni le travail ni les travailleurs. Cette absence qui ne pourra jamais ériger sa pensée au-delà d’une pompeuse pose bourgeoise se voit en au moins deux dimensions.

La première se retrouve dans l’obnubilation de l’artiste seul, du créateur isolé. Si un album de Fiona Apple, un film de Jane Campion ou un roman de Violette Leduc sont bien mis au crédit principal d’une femme (comme ceux de Mark Lanegan, Alain Resnais ou Jón Kalman Stefánsson sont mis au crédit d’un homme), il n’est rien de plus bourgeois que de nier tous les travaux qui permettent à ces œuvres de se transporter jusqu’au public. Parmi les équipes techniques qui captent, retravaillent, reformulent et façonnent les œuvres mais aussi les objet qui les contiennent physiquement, parmi tous ceux qui permettent à une œuvre d’atteindre une forme consommable et un public, il y’a foule de travailleurs qui accompagnent, épaulent et prolongent la création de l’artiste ; une foule constituée de femmes mais aussi d’hommes. Boycotter un album ou un concert de Bertrand Cantat, c’est aussi boycotter ses musiciens, ses choristes ou ses roadies ; soutenir une réalisation de Céline Sciamma, c’est aussi soutenir son chef opérateur, son monteur ou son ingénieur du son. L’art, surtout à l’ère de sa reproductibilité technique de masse, n’est pas que l’élan de l’artiste ; ce sont aussi toutes les petites mains plus ou moins reconnues et célébrées qui contribuent à fixer ledit élan.

Cette raison suffit à elle seule démontrer combien la posture d’Alice Coffin est niaise et vaine, mais, avec la seconde on peut aller beaucoup plus loin. Car, si l’aura de l’artiste tend à éclipser le travail de tout les autres, ce processus d’invisibilisation du travail n’est pas une particularité du champ de l’artistique et du divertissement. Le capitalisme qui repose sur l’aliénation du travail aux travailleurs par la plus-value ne se prive pas d’invisibiliser leur rôle, leur présence et leurs contributions réelles à la réalisation de la marchandise achevée. Notre monde tout entier, notre mode de vie repose sur cet effacement magique. D’où ma volonté d’interroger Alice Coffin très simplement : pourquoi n’énoncer de boycott contre les hommes que sur les seules œuvres d’art ? Car, si vous boycottez les disques, les films et les livres de l’autre sexe, qu’en est-il du reste des biens que vous consommez ? Lorsqu’il s’agit de la nourriture dont elle s’alimente, des vêtements dont elle se vêt, des meubles dont elle se sert dans le logement où elle réside, des objets hi-tech qu’elle utilise, des moyens de transport individuels et collectifs qu’elle emprunte ou des infrastructures dont elle jouit, Madame Coffin s’interroge-t-elle sur le qui les lui a fourni ? Madame Coffin se demande-t-elle depuis quels fronts a été versée la sueur qui lui permet de mener le quotidien détaché et dépendant auquel la grande majorité d’entre-nous se sent habilité par simple droit de présence ? Madame Coffin refuse-t-elle véritablement toutes les créations émanant des hommes, ces « assaillants », ou ne se planque-t-elle pas plutôt derrière des symboles faciles sensés incarner un monopole d’expression des hommes (tous les hommes) en Art et ailleurs ? Si elle et ses petits camarades intersectionnels nous invitent ad nauseam à interroger nos privilèges, Alice Coffin s’offre une dispense sur l’enjeu pourtant central du travail dont le mode de vie occidental est dépendant pour simplement exister (et dire ça, c’est encore s’offrir le confort de ne même pas interroger la provenance des ressources qui permettent aux structures de production de seulement démarrer). Si l’on verrait beaucoup de gens issus de minorités ethniques ou de l’immigration et beaucoup de femmes parmi la cohorte des travailleurs nécessaires à l’existence de ce mode de vie (et si, en allant dans le sens du philosophe Dominique Pagani, je crois moi aussi que, toute chose égale par ailleurs, la condition des femmes tend à être plus dure que celle des hommes aujourd’hui comme hier — ce toute chose égale par ailleurs étant fondamental pour que la proposition reste vraie), on trouverait également (ô surprise !) beaucoup d’hommes blancs. Et c’est à ce moment que la pompeuse pose bourgeoise d’Alice Coffin devient insupportable. Parce que, si elle semble méconnaître l’existence de conditions ouvrières et paysannes, ces réalités existent quand même par-delà son ignorance et harassent des milliards d’êtres humains chaque jour sur la planète. Aller jusqu’au bout de son idée finirait par exposer combien la tentative d’expliquer les dynamiques des disparités sociales par le seul privilège qu’auraient les chromosomes Y est aberrante tant elle est coupée de toutes la réalité des enjeux de la production marchande et des rapports de force qui découlent d’elle.

Ironiquement, cet aveuglement me ramène à deux lectures récentes : le roman Toute passion abolie (1931) de Vita Sackville-West et le recueil de nouvelles La garden-party (1922) de Katherine Mansfield. Ironique car Vita Sackville-West et Katherine Mansfield présentent quelques traits qui pourraient emballer Madame Coffin avant même qu’elle n’ait lu le moindre de leur mot. Toutes deux naquirent à la toute fin du XIXè siècle dans des milieux très aisés de l’Empire victorien (noblesse pour Sackville-West, haute fonction publique coloniale pour Mansfield) mais où le statut de femme prive d’une jouissance intégrale de ces privilèges. Toutes deux s’en allèrent également goûter au génie lesbien et aux joies de la sororité dans les interstices plus ou moins grands que leur vie supposément rangée leur offrait et durent, Mansfield plus particulièrement, en payer des conséquences dans une société qui, de leur vivant, avait jeté Oscar Wilde à la geôle pour homosexualité. Ce fond propice à un regard féministe (sauf abus de traduction, le terme est d’ailleurs directement cité par Sackville-West) alimente largement les deux ouvrages précédemment cités… mais avec, me semble-t-il, de visibles divergences dans son traitement.

Dans Toute passion abolie, nous suivons comment son veuvage permet à Lady Slane (dont l’époux fût vice-Roi des Indes puis Premier Ministre britannique) de s’émanciper à quatre-vingt-huit ans de la vie de renoncements que sa condition d’épouse puis de mère (grand-mère et arrière-grand-mère) lui avait contraint d’accepter. Au milieu de l’ouvrage, sa réflexion est rendue et montre comment elle dut abandonner toutes ses ambitions pour la peinture en épousant le prometteur Lord Slane qui, lui, pût concrétiser en action ses capacités et en être récompensé par la réussite, les titres et les statuts spéciaux. La conscience de cet écart, la compréhension que la vie maritale hétérosexuelle brise les aspirations des femmes et sert celles des hommes forme d’ailleurs parmi les meilleures pages de l’ouvrage. Toutefois, lorsque Lady Slane découvre effarée les drames de l’enfance de Genoux, la servante française plus jeune qu’elle de deux ans seulement et l’ayant accompagnée toute sa vie adulte, une gêne s’éveille au souvenir de ses plaintes quant aux sacrifices de sa vie (sacrifices qui auront tout de même fait d’elle une vice-Reine des Indes). Cette gêne ne se transforme néanmoins pas en honte. Lady Slane se convainc que les souffrances juvéniles de sa domestique n’invalident en rien le détournement de ses appétences par la vie conjugale. Sans préjuger des références littéraires d’Alice Coffin (on sait bien que lorsqu’on est journaliste d’actualités et encarté politiquement, on ne dispose que de bien peu de temps pour lire de la fiction), il ne paraît pas choquant de considérer que son discours baigne dans une soupe primordiale assez proche du ton du roman de Sackville-West.

Chez Mansfield, le ton est différent. Si le corsetage des femmes traverse nombre des nouvelles de La garden-party, le fait est que la native du Dominion de Nouvelle-Zélande n’oublie pas d’évoquer combien la société britannique encore marquée de victorisme corsète l’ensemble de ses membres aspirant à la distinction. Ainsi, dès la nouvelle inaugurale Sur la baie, nous pouvons voir avec le personnage de Stanley Burnell comment le maintien contraignant propre à la gentry peut aussi s’appliquer à un personnage masculin. Nous retrouvons d’ailleurs chez lui et ses congénères l’ennui mortel qui accompagne les personnages du Portrait de Dorian Gray de Wilde mais aussi, plus largement, l’ensemble des classes aristocratiques de la Belle Époque qui se morfondent dans leur oisiveté pudibonde ou dans leur vie professionnelle (quand ils en ont une) plus rituelle qu’effective. Mais, c’est surtout dans la nouvelle-titre que Mansfield fait montre d’une vision plus globale. Alors que la riche famille Sheridan (et principalement les femmes) en termine des derniers préparatifs pour sa garden-party, l’on apprend que, en-bas, parmi les cottages ouvriers voisinants la demeure luxueuse, M. Scott, charretier de son état, est mort au travail. À cette nouvelle, seule l’une des jeunes filles de la famille, Laura, s’inquiète du bien-fondé de maintenir la fête à une distance si proche du lieu du drame et de la famille endeuillée. Que cela soit par sa sœur ou sa mère, elle ne rencontrera pour réactions à son interrogation qu’ironisations. La garden-party se tiendra et ce n’est certainement pas la nouvelle de la mort de ce voisin d’un autre monde (mort que l’on n’aurait jamais dû apprendre) qui l’annulera. La nouvelle se termine par la généreuse proposition de Mrs. Sheridan d’envoyer Laura dans la basse-ville pour offrir un panier plein de victuailles au domicile des Scott une fois la fête terminée. Si la dame de bonne société tente certainement d’apprendre à sa fille à jouer son futur rôle de dame-patronnesse par ce geste obligeant, Laura ne peut ressentir qu’un malaise intense en apportant les restes de la fête parmi les pleurs de la veuve dans la chambre du mort. Plus largement, l’intégration de ce type de dynamiques sociales divergentes se fait plus présente chez Mansfield. Je les vois s’orchestrer par un système de portes. En ouvrant la première, nous passons de l’intimité de la gentry à leur rapport avec la domesticité où le zèle du service et du dévouement semble primer. En ouvrant la seconde, on quitte la propriété et l’on arrive parmi les classes laborieuses où les hommes s’esquintent au travail à en risquer la mort et où les femmes triment dans leur intérieur et pleurent les défunts. Nous sommes très loin des réalités populaires qu’Orwell décrira avec brio dans Dans la dèche de Paris à Londres (précédemment traduit en La vache enragée) et Le quai de Wigan mais nous en entrevoyons suffisamment pour quitter l’entre-soi favorisé qui régnait seul chez Sackville-West. Nous pouvons percevoir comment, s’il existe une récurrence des différences genrées dans tous les milieux convoqués par Mansfield, leurs conséquences ne sont qu’une variation d’un sort social principalement imposé par la classe des individus.

Voilà, je crois, la critique sérieuse qu’il faut porter au discours dont Alice Coffin n’est qu’un stigmate parmi d’autres. Parce que, si son féminisme n’est pas ce dont l’accuse nombre de ses contradicteurs et si les féminismes sont très loins de n’apporter qu’un regard caduc ou dépassé sur le monde tel qu’il est, c’est affaiblir les apports potentiels de ce courant que de les isoler des rapports de force sociaux. Si le discours sur l’Art d’Alice Coffin est risiblement stupide, il porte en lui les signes avant-coureurs d’une méconnaissance (au mieux) voire d’un désintérêt (au pire) pour tout ce qui a trait aux conséquences du travail et de l’emploi salarié dans nos sociétés pourtant encore largement marquées par des structures héritées de l’ère industrielle.
Alors, certes, elle et ses consœurs et confrères en néologismes-chocs-et-petites-idées-dispensables pourront nous opposer que Marx et Engels, leur pigmentation épidermique, leur bite et leurs couilles, leur statuts de naissance assorti de rentes (pour Engels en tout cas) et leur barbe à faire pâlir les vulgaires pastiches qu’elle a pu se coller sur la gueule du temps qu’elle servait à tout ce que Paris pouvait proposer de plateaux de représentation du néant intellectuel un agit-prop post-Femen aussi insignifiant sur le fond que sur la forme, que Marx et Engels donc, étaient de ces sales assaillants d’hommes blancs et que, à ce titre, personne parmi les siens ne s’abaissera à les lire. Très bien. Alors, pour lui rendre la mixture plus digeste et pour aller encore bien plus loin que ne le fît Katherine Mansfield, je ne saurais trop l’inviter à se pencher sur la vie et les œuvres de grandes femmes qui ont pensé et incarné la lutte sociale comme Louise Michel, Rosa Luxemburg ou Simone Weil. Je l’y invite dans l’espoir que son pauvre horizon cérébralement myope puisse s’ouvrir à des intelligences autrement plus vibrantes et stimulantes que les gargarismes confondant de médiocrité qui se répandent sur les ondes et s’affichent sur les murs alors qu’ils ne sont même pas dignes du niveau pitoyable des slogans pubards et raccoleurs des manifestations.

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Rédigé par
Cédric Vallet
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