Déclaration d’amour au Tournoi des Six Nations

Nicolas de Staël, "Les Footballeurs III", 1952

En ce week-end de la Saint-Valentin et alors que nous vivons sa première semaine de relâche (suivant, comme le veut la tradition, ses deux journées inaugurales), je me propose de déclarer mon amour au Tournoi des Six Nations et à ce tout qui me charme chez lui.

Ne passons pas par quatre chemins : de tous les évènements sportifs contemporains, il n’en est aucun qui me charme autant que le Tournoi des Six Nations.

Cette compétition qui se présente comme le plus grand Tournoi du rugby fête cette année les vingt ans de son format actuel. Son histoire est néanmoins autrement plus longue.
Cent-vingt-sixième édition d’une compétition qui a traversé trois siècles, le Tournoi est une institution du rugby à XV. Pour un sport qui a si longtemps été attaché à des principes conservateurs (que j’oserais presque qualifier de victoriens), ceci est tout sauf anodin. Durant toute son épopée et jusqu’aujourd’hui, le Tournoi a pu sembler un bastion où une orthodoxie a régné laissant prospérer une manifestation de ce sport pleine d’archaïsmes et d’un certain romantisme. L’exemple le plus marquant vu de France est certainement l’exclusion que subit la FFR (Fédération française de rugby) dans les années trente lorsque les nations britanniques lui reprochèrent d’encourager le professionnalisme. Ce rebondissement fût la sanction ne souffrant aucune réponse d’une conception naturaliste du rugby (celle d’un sport d’élite pouvant se priver de rémunération) s’opposant aux pratiques sacrilèges des classes populaires du Sud-Ouest de la France. Trente-cinq ans plus tôt, cette même controverse avait initié le schisme treiziste des clubs du Nord ouvrier de l’Angleterre.
Toutefois, ce conservatisme du Tournoi me semble beaucoup plus fascinant (et romantique) lorsque l’on considère que, jusqu’en 1993, il n’existait pas système de départages des points. Les équipes à égalité au classement (la victoire donnant alors deux points, le nul un et la défaite zéro) y occupaient la même position ! Nombreux furent les Tournois à vainqueurs partagés le summum de cette tradition étant atteint en 1973 lorsque, toutes les équipes présentant un bilan de deux victoires et deux défaites, les cinq nations furent désignées vainqueurs à égalité. C’est aussi en 1993 qu’est introduit la dotation d’un trophée venant récompenser le vainqueur désormais forcément unique. Cet exemple on ne peut plus radical est symbolique de l’esprit qui a animé le Tournoi pendant plus d’un siècle, celui d’un contrôle absolu des instances contre toute hérésie et modernisation du jeu certes, mais aussi du poids de l’histoire et de l’héritage.

Car par-delà le conservatisme sportif, le Tournoi permet également de mettre aux prises tout un ensemble de rivalités et d’alliances nationales qui, pour certaines, frôlent le millénaire d’existence. Et, si le déclin de l’Empire britannique tel que chanté par les Kinks a pu laisser loisir aux irlandais, gallois et écossais de faire entendre leurs particularismes dès les hymnes, le pré a toujours été un lieu propice à retirer, pour quatre-vingt minutes de Carnaval sportif, les cartes de la hiérarchie entre les participants. L’intensité émotionnelle de ces rencontres provient du fait que chaque nation affronte chaque année ses voisins voire ses cousins sur le même rythme et aux même échéances (le week-end où la France reçoit l’Angleterre, l’Irlande reçoit toujours l’Écosse et l’Italie se déplace toujours au Pays de Galles — qui était, jusqu’en 2000, exempté de cette journée — par exemple). Introduit en même temps que l’idée de journées en 1974 (en remplacement du précédent qui étirait les dix rencontres du Tournoi sur neuf samedi de janvier à avril) cette rotation fixe se répète depuis comme un véritable rituel.
Daniel Herrero, ce fantastique conteur du rugby, qualifie ce sport de création britannique de l’ère industrielle. Aucun autre évènement ne fait de cette racine un élément si fondamental de son identité sur la planète ovale à l’heure actuelle. Car le Tournoi est fait de symboles et de projections de ces symboles. Si le trophée du vainqueur est relativement récent, le Tournoi c’est toute une gamme de prestiges : Grand Chelem, Petit Chelem, Triple Couronne, Calcutta Cup, dotation de la Cuillère de bois pour ses accomplissements les plus anciens et révérés mais, désormais, sept des quinze matches du Tournoi donnent lieu à une lutte pour l’obtention d’un trophée remis dès le coup de sifflet final… Le Tournoi ce sont aussi des lieux, des stades mythiques évoluant, se déplaçant, se renommant, changeant de squelettes, de visages et d’âmes : les spectateurs debout à l’Arms Park et Colombes, le chemin de fer passant sous la tribune de Lansdowne Road, le temple froid de Twickenham, le Stadio Flaminio entièrement offert au soleil romain, le Millenium et son toit fermé, les sifflets et les bandas du Stade de France et le silence de Dublin, Murrayfield où le second couplet du Flower of Scotland joué sans orchestration est tout entier laissé à la communion du public… Parce que le Tournoi, ce sont aussi des chants et des hymnes merveilleux en pas moins de cinq langues : les gallois passant du Hen Wlad fy Nhadau au Bread of Heaven, les supporters irlandais pouvant entonner autant un hymne révolutionnaire et gaélique (Amhrán na bhFiann), l’hymne Pop de la Fédération (Ireland’s Call) qu’un air de folk mémorielle (The Fields of Athenry), les anglais et leur Swing Low, Sweet Chariot, les italiens se mettant depuis quelques années à reprendre le Funiculì Funiculà dans les travées du Stadio Olimpico et la Marseillaise que nous prenons pour acquis sur notre rive de Manche mais qui jouit d’une grande popularité chez les supporters anglo-saxons… Parce que le Tournoi, c’est aussi cette fabuleuse rencontre de supporters qui, n’ayant pas à s’affronter pendant les deux premières mi-temps, peuvent se consacrer à la fraternisation de la troisième avant même l’entrée dans le stade. Si ces caractéristiques ne sont pas l’apanages du Tournoi (ni même entièrement du rugby à XV), je ne connais pas d’autre compétition contemporaine où celles-ci sont autant accentuées. Je ne connais pas d’autre compétition sportive contemporaine qui soit si intrinsèquement belle.

Et pourtant…

Et pourtant, empruntant près de quinze ans après le chemin que le reste des compétitions internationales, continentales et nationales avaient suivi dans l’uniformisation des systèmes de points, le Tournoi a rompu avec son particularisme du décompte à 2-1-0 en 2017 pour rejoindre la norme du 4-2-0 agrémenté des bonus offensifs et défensifs. Et pourtant, les rumeurs venant des instances internationales du rugby de menaces contre sa structure (on parle aujourd’hui d’inclure l’Afrique du Sud après avoir évoqué la possibilité d’introduire un système de promotion-relégation avec d’autres équipes européennes) voire même son existence (quand World Rugby a initié l’idée d’une ligue mondiale annuelle saccageant entièrement le calendrier international tel qu’il est) ne cessent de revenir et, peut-on le craindre, de progresser… Enlisé comme tout ce sport dans des logiques de spectacularisation et de rentabilisation de son image, le Tournoi semble lui aussi perdre progressivement de ce qui le rendait si différent. Et, si le rugby de l’Hémisphère Sud peut paraître le canari dans la mine tant il fût à l’initiative de la professionnalisation (ultra-tardive) de ce sport dans les années 1990, le Tournoi serait lui la dernière ronde des gueules noires.
Quand lui aussi aura entièrement versé dans les valeurs du Spectacle, nous pourrons attester de la fin d’un vieil héritage et d’une certaine conception de ce sport déjà si périclitante. Nous pourrons aussi songer à la manière dont les forces capitalistiques vampirisent tous les territoires vierges de ses considérations uniquement après avoir mis à bas tous les systèmes de contrôles traditionnels. Dans le cas du rugby à XV, il s’agissait des valeurs de la gentry des grandes universités de l’époque victorienne. Le soucis n’est pas tant de pleurer leurs pertes ni de les bader en une risible nostalgie. Elles ont survécu très longtemps contre les intérêts de nombreuses classes et régions du monde qui se sont emparé de ce sport hors du contrôle de ses instances ultra-bourgeoises (au-delà des gallois et du Sud-Ouest français, on peut penser aux nations du Pacifique où le rugby est un sport très populaire dans tous les sens du terme). Il ne s’agit pas plus de sombrer dans un puant c’était-mieux-avant mais plutôt de craindre l’anomie mercantiliste qui tend à succéder à chaque nouvelle progression du capitalisme dans un espace, à chaque nouvelle conquête des logiques spectaculaires.

Après une vingtaine d’années de résistances symboliques, le Tournoi ne semble plus avoir les crocs pour défendre tout à fait l’interprétation du jeu qu’il proposait… c’est un fait qu’il est dur de nier. Mais, j’ai beau tirer ce constat, il suffira d’un rien, d’une action rondement menée, d’une nouvelle défaite anglaise, de la ténacité d’une équipe, d’un chant auquel la réalisation télévisée rendra justice, d’un match accroché et stratégique, d’une partie envolée et éreintante, d’un peu de confusion, d’un turn-over bien négocié, d’une mêlée dominante, d’un soupçon de magie pour que, dès le week-end prochain, je me laisse encore prendre à l’enchantement de cet anachronisme qui n’est pas encore devenu un mirage.

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Rédigé par
Cédric Vallet
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