Du fascisme et de la répression policière

Federico Fellini, plan tiré du film "Amarcord", 1973

En lisant le récent billet que Frédéric Lordon publia sur son blog du Monde diplomatique, j’ai eu vent d’une information qui était passée sous le radar. Le 13 janvier dernier, l’association antifasciste, occitaniste et anarcho-communiste Libertat a été attaquée dans ses locaux palois par la police. Il faut savoir que, ce jour-là, une grande partie de la ville était bouclée puisque se tenait dans le quartier du Château le G5 Sahel. L’association avait profité de la position stratégique de ses locaux dans la ville (le bar La Tor deu Borrèu, ayant la particularité de prêter à voir sur le château d’Henri IV dans ses étages les plus élevés) pour mener une action militante. Pose d’une banderole, diffusion musicale et utilisation de mégaphones pour propager des slogans, ils subirent une intervention policière  que l’association relate elle-même sur sa page Facebook et dont la légalité semble plus que questionnable…

Une de plus…

Ce que les groupes les plus radicaux et les plus actifs avaient déjà expérimenté depuis le milieu de la décennie est devenu progressivement une norme pour tout le mouvement social : les stratégies politiques du pourrissement du dialogue vont désormais de paire avec une répression policière haussée de plusieurs crans. Ce que l’Ordre a expérimenté dans le démantèlement des ZAD, il n’a, depuis le mouvement des Gilets jaunes, plus de scrupule à l’employer contre les cortèges syndicaux et au-delà… Ajoutons à cela l’absence de contrôles et de sanctions de l’institution policière et l’impunité absolue de la hiérarchie (jusqu’au Ministre pour qui l’on aurait pu trouver de nouveaux motifs de démission à chaque semaine en 2019) et l’on comprend combien est piétiné l’État de Droit (et, par extension, les libertés publiques).

Mais, pour en revenir à l’intervention policière à Pau, celle-ci m’a marqué en cela que sa forme entre en correspondance avec un film que j’ai eu le plaisir de découvrir tout récemment. Le 7 janvier dernier, la Cinémathèque de Toulouse fêtait sa rentrée en diffusant Amarcord de Federico Fellini, film ouvrant son cycle Autoportrait/Journal filmé qui durera jusqu’au 6 février. Dans ce film, Fellini recompose sa jeunesse à Rimini. Sa caméra circule dans les rues et les alentours de la cité balnéaire, dans sa campagne et sur ses plages, à l’école, dans les repas de famille, à l’église, dans les célébrations populaires (qu’il s’agisse de fêtes traditionnels ou du Grand Prix automobile) et jusqu’aux manifestations fascistes. Le grand cortège noir qui marche sur la ville est néanmoins troublé lorsque, du cœur de la nuit, une musique se fait entendre. Après avoir reconnu L’Internationale, les autorités identifient sa provenance : un gramophone perché sur le clocher de l’église. Après des tirs, les fascistes l’abattent et la nuit, à nouveau silencieuse, est profanée par le chœur improvisé des uniformes entonnant leur All’armi siam fascisti. S’ensuit immédiatement une scène d’interrogatoire exposant le délit d’opinion (allant jusqu’au délit de passivité dans sa ferveur) et représentant toute la violence, l’intimidation et la morgue assurance des fascistes en la justice de leur cause.
Rares moments de rappel dramatique dans un film portant plutôt aux rires, il m’est difficile de ne pas penser à ces séquences en apprenant qu’une cinquantaine de policiers a forcé l’entrée d’un local politique (sans être capable de qualifier précisément l’infraction justifiant une telle intervention) dans mon propre pays. Les détails que nous livre l’association sur les faits sont d’ailleurs effroyables lorsqu’ils portent sur le sentiment des fonctionnaires de police de bénéficier d’un blanc-seing total dans la modalité de leurs actions tout comme dans leur droit à les improviser de leur propre chef. De ne pas simplement faire action de police mais également de justice. De déverser toute la force qu’elle devrait contenir là où le canal de l’Ordre la conduit : contre ses opposants politiques.

Avec le temps, j’ai développé une méfiance profonde face à l’argumentaire antifa’ et à toutes les variations de sa prose. Si l’anarchisme est un courant riche, plein ras-la-gueule de penseurs incroyablement stimulants, j’ai du mal à voir autre chose dans la mouvance de l’ultra-gauche qu’une sous-pensée qui n’avance qu’à coup de vitrines pétées, de slogans creux et de réponses-boomerang exhibées comme autant de crucifix d’exorciste (Facho ! Facho !). Aussi, les tags ACAB (All Cops Are Bastards — Tous les flics sont des bâtards) et autres chants « Tout le monde déteste la police » ne m’ont jamais semblé porteurs de quelque intelligence essentielle capable de mieux représenter les mécanismes de l’oppression. Ils rejoignent plutôt une mythologie ¡No pasarán! où le terme de rapport de force est limité à une stupide exhibition de muscles et de violence (que l’on n’a souvent d’ailleurs pas — ou moins que l’adversaire que l’on s’est désigné) plutôt qu’à un travail de mise à nu des monarques. Cela ne se borne pas aux antifas puisque, au milieu d’autres militants et penseurs tout à fait valables, nombre des combats de l’intersectionnalité sont colonisés par d’aussi affligeants aboiements que des chiens des rues opposent à ceux des chiens dressés. En revanche, le récent détournement de ce chant en « La police déteste tout le monde » porte lui quelque chose de beaucoup plus pertinent. Il met en avant comment, à force de détourner le rôle attendu en démocratie de la police, les gouvernants placent celle-ci dans une position de garants de l’Ordre plus que de la paix publique. Emportés dans cette nouvelle définition de leur fonction sociale, ils utilisent la violence pour laquelle ils sont mandatés à servir cette idéologie.

Alors, ce Pouvoir, faut-il enfin céder et accepter de le qualifier de fasciste ? Je partirais de cet extrait de Pasolini pour former ma réponse :

« Le portrait-robot de ce visage encore vide du nouveau Pouvoir lui attribue vaguement des traits “modernes” dus à une tolérance et à une idéologie hédoniste qui se suffit pleinement à elle-même, mais également des traits féroces et essentiellement répressifs :  car sa tolérance est fausse et, en réalité, jamais aucun homme n’a dû être aussi normal et conformiste que le consommateur ; quant à l’hédonisme, il cache évidemment une décision de tout préordonner avec une cruauté que l’histoire n’a jamais connue. Ce nouveau Pouvoir, que personne ne représente encore et qui est le résultat d’une “mutation” de la classe dominante, est donc en réalité — si nous voulons conserver la vieille terminologie – une forme “totale” de fascisme. »

Pier Paolo Pasolini, Le Pouvoir sans visage
publié dans le Corriere della Sera du 24 juin 1974
traduit en français par Philippe Guilhon pour les Écrits corsaires

Ce que Pasolini reconnaît de fasciste dans le « nouveau Pouvoir » c’est sa manière de réprimer si férocement, de détruire dans la société tout ce qui n’est pas compatible à lui. Ce travail qu’il qualifie de nivellement est forcément répressif à ses yeux, même s’il sert la propagation « de l’hédonisme et de la joie de vivre [en français dans le texte] ». En prolongement, rien ne s’opposerait à rapprocher la pensée printemps de la propagation fasciste.

Toutefois, j’aurais tendance à voir dans l’utilisation de ce terme par Pasolini, une habitude culturelle très liée à l’histoire politique italienne. Ce que le nouveau Pouvoir a de fasciste, c’est sa forme. Ni le fond de sa pensée ni son implantation dans un mouvement intellectuel et culturel (l’essentiel de ce que vomit l’industrie culturelle que nous avons en guise d’art officiel pâlissant devant l’inventivité et la fécondité — lassantes néanmoins — du futurisme) ne peuvent se prévaloir de ce qu’a été le fascisme pour l’Italie et qui se distingue très largement de ce que furent les régimes nazis, franquistes et salazaristes (pour ne citer qu’eux). On pourrait d’ailleurs trouver une invraisemblable familiarité entre les modalités de, et la polysémie est voulue, matraquage de l’idéologie dominante dans les Républiques dites populaires des années cinquante et soixante avec celles qu’utilise aujourd’hui ledit nouveau Pouvoir (mais gardons Milan Kundera sur la touche pour l’heure). Voilà pourquoi je ne pense pas que le terme de fascisme porte une pertinence profonde pour analyser la proximité des méthodes. Fascisant pourrait me satisfaire mais, là encore, sa fixation lexicale sur un phénomène si périlleux à généraliser ne me semble pas mériter que l’on s’y accroche. Il n’y a rien à gagner à alourdir nos réflexions par ces raccourcis qui embrouillent plus qu’ils n’éclairent.

En revanche, comprendre que les techniques d’impositions de l’idéologie peuvent être similaires est d’une importance capitale. Elles nous permettent de montrer comment, rappelé de toutes parts à l’inanité, aux incohérences et aux dangers que ses grands principes font désormais peser sur l’équilibre réel du monde, l’Ordre bourgeois est prêt à mener une guerre totale à sa population plutôt que de s’effacer. Et c’est pourquoi, malgré la tentation de s’en prendre directement aux agents en charge de la répression, il faut exposer ce que devient leur rôle (qui, dans les faits, s’apparente de plus en plus à détester tout le monde) et désigner ceux qui en sont les responsables premiers. Ceux qui, malgré toutes les oppositions et les contrôles qui s’évertuent à les faire dévier ou seulement ralentir leur action de destruction générale, répondent : NOI TIREREMO DIRITTO (nous allons tout droit).

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Rédigé par
Cédric Vallet
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