Foie gras : couvrez ce canard que je ne saurais voir

Carl Schuch, "Nature morte avec canard et pot en émail", 1876-82

Toutes les familles ont leur rabat-joie, infatigable lorsqu’il s’agit de bouder ostensiblement les occasions de se réjouir sur lesquelles semblent s’accorder les autres membres du clan. Parfois, la fonction du rabat-joie peut même se transmettre d’un membre à l’autre. Ainsi, celui qui boude le plateau-télé devant le foot n’est pas nécessairement celui qui boude la soirée karaoké ou la sortie dominicale à Ikea. En revanche, si l’on en croit les statistiques, il est une cause dont peu de rabat-joie français sont enclins à s’emparer : la dénonciation du culte du foie gras. Je m’y suis pour ma part attelé après avoir communié durant vingt-huit années dans l’Église de la sacro-sainte tradition culturelle et, depuis, je mesure l’étanchéité des fidèles de cette église à toute argumentation contradictoire, fût-elle un simple appel au bon sens et à l’empathie la plus naturelle. Le fait de consommer du foie gras me semble pourtant introduire un enjeu moral de la plus haute importance, qui est indissociable de notre conception de l’humanité.

Le foie gras : cette réalité que dissimule le mythe

En France, chaque fin d’année est l’occasion de célébrer le raffinement de la culture du foie gras. Expression ultime d’un épicurisme à la française, le foie de canard, peu alléchant dans son état naturel, devient, lorsqu’il est engraissé et magnifié par une méthode de préparation affinée de génération en génération, le trésor le plus précieux du patrimoine culinaire national.

Le foie gras est un mythe qui impose le respect.

Or, sous la surface du mythe, une réalité sous-terraine s’acharne à perpétuer, envers et contre tous, sa cruelle entreprise de souillure du vivant. Derrière le rituel flamboyant du foie gras, se déploie le réel clandestin du gavage.

Tous les ans, soixante-six millions de canetons et sept cent mille oisons naissent ainsi dans des couvoirs. En moins de vingt-quatre heures, ces matrices de délicatesse gastronomique sont délestées de la part femelle de la progéniture. Et pour cause, le foie des palmipèdes du deuxième sexe étant trop innervé, sa consommation risquerait d’énerver les gastronomes les plus exigeants. Alors, direction le broyeur pour les femelles, par mesure de préservation du patrimoine culturel.

Les survivants sont ensuite conduits dans l’élevage où ils seront gavés deux fois par jour.

La minorité qui n’aura pas la chance de goûter aux joies de la technologie devra se contenter d’un gavage manuel. Une minute par gavage : une perte de temps ! En compensation, cette minorité visible deviendra l’effigie de la filière auprès des touristes en quête d’un Sud-Ouest authentique. Elle alimentera alors le folklore d’un savoir-faire traditionnel, respectueux de l’animal.

Pendant ce temps, la majorité silencieuse bénéficiera du nec plus ultra des machines à gaver industrielles, ces pompes hydrauliques ou pneumatiques qui accomplissent le travail d’un homme en moins de trois secondes. Bien sûr, comme les élus de la modernité sont de plus en plus nombreux, ils devront se contenter de cages de batterie. Mais la force du collectif donne des ailes, paraît-il. Encore faut-il avoir le loisir de s’en servir…

Raté, puisque, dans les deux cas, les canards devront s’accommoder de diarrhées et halètements. Leur foie deviendra bientôt dysfonctionnel, ils auront de plus en plus de mal à réguler la température de leur corps et développeront une maladie hépatique. Leur foie hypertrophié (au moins dix fois plus gros qu’un foie normal) comprimera leurs poumons, rendant leur respiration plus difficile, et abaissera leur centre de gravité au point de faire du simple fait de marcher un geste des plus pénibles. Et, pour parachever le tableau, les caillebotis sur lesquels ils seront entassés infecteront leurs pattes ; ce qui participera à augmenter encore le taux de mortalité précoce (déjà anormalement élevé) des canards en cours de gavage.

Après quatre-vingts jours d’existence en cage, les survivants seront hasardeusement étourdis par électronarcose, puis saignés. Ceux dont le cerveau n’aura pas été suffisamment bien traversé par le courant électrique profiteront de quelques ultimes secondes d’une existence misérable, et tous atterriront dans l’assiette d’êtres humains soucieux de ne pas passer les fêtes de fin d’année sans leur cortège de subtilités promptes à contenter des papilles éduquées par des siècles de civilisation.

La voilà cette réalité ineffable que la mythologie du foie gras déguise en summum de la culture épicurienne par une opération de marketing aussi vaste que perverse.

Faussaires de l’épicurisme, prêtres du déclassement ontologique

Notre compréhension contemporaine de l’épicurisme découle entièrement de l’interprétation que les poètes de la Renaissance ont faite de la trop célèbre maxime d’Horace, « carpe diem ». Alors que le philosophe grec Épicure prônait la prudence (phronêsis) à l’égard des désirs, ceux qui se revendiquent aujourd’hui épicuriens appellent à une libération effrénée des plaisirs. Ils veulent jouir sans entrave, abolir tous les obstacles à la sensualité, sophistiquer à l’infini les moyens de combler le manque suscité par le moindre désir qui nait en eux, y compris le plus vain.

On ne peut pas imaginer de trahison intellectuelle plus exemplaire que celle-ci.

Là où l’épicurisme défendait une ascèse visant à concentrer la satisfaction du corps sur les désirs les plus élémentaires, ceux qui sont à la fois naturels et nécessaires, le pseudo-épicurisme impose une religion de voluptueux névrosés, qui croient pouvoir remplir le gouffre de leur existence en enfilant les plaisirs sur leurs chapelets de béotiens comme ils s’enfilent les uns les autres sous les bulles de leurs jacuzzis. Là où Épicure voulait faire advenir une hygiène de la régulation des désirs, la bande des pornographes épicuriens a entériné une culture de la dérégulation absolue.

Et la mythologie du foie gras participe de ce culte pornographique qui est autorisée à taire son nom parce qu’il s’abrite derrière l’argument d’autorité du pseudo-épicurisme. Peu importe la réalité qu’implique la production du foie gras, le plaisir qui résulte de sa consommation opacifie jusqu’aux actes les plus immondes. Plus on atteint un degré élevé dans la sophistication du rituel qui entoure le foie gras, plus on dissimule l’ignominie du sort réservé aux canards. C’est que « sacrifier n’est pas tuer », disait Georges Bataille.

Il n’y a rien de naturel (d’ailleurs, n’est-il pas contre-nature de rendre volontairement malade un foie sain ?), et encore moins de nécessaire, dans le désir de consommer du foie gras. La légitimation de l’assouvissement de ce désir repose uniquement sur un plaisir de gourmet éphémère et vain. Présenter la dégustation de cet abat malade comme l’expression d’un épicurisme délicat, c’est se mentir à soi-même. Car, en vérité, il n’y a qu’un mot pour qualifier la réalité de ce fait culturel : barbarie.

Cette barbarie consiste à modifier la raison d’être de l’animal pour ne pas avoir à éduquer le désir de l’homme. Elle transforme un être qui est en lui-même et pour lui-même en un être qui est uniquement pour le plaisir d’un autre. Après tout, ce ne sont que des canards… Ce ne sont que des moyens de réaliser notre objectif de plaisir. En fait, depuis leur première seconde d’existence (et avant même leur naissance), ces canards ne sont même pas des canards : ils sont des foies gras sur pattes. Or, c’est ce déclassement ontologique du passage de l’être à l’être-pour qui rend acceptable la barbarie. Mais ce serait manquer de perspicacité que d’attribuer à ce phénomène un caractère d’exception. Car c’est à l’évidence un symptôme d’une société plus largement viciée, entièrement structurée par la barbarie et l’aveuglement volontaire à l’égard de la souffrance.

Le gavage des canards comme symptôme d’une société de la prédation

Croire qu’il n’y a pas de rapport entre l’asservissement assumé des canards et celui des déclassés de l’économie néolibérale, pour le plaisir de quelques privilégiés dans les deux cas, relève de l’imposture morale. « Couvrez ce canard que je ne saurais voir », aurait exigé le Tartuffe de Molière, et c’est aujourd’hui l’exact parti-pris de la majorité des Français sur la question du foie gras. La barbarie décrite ci-dessus est connue de tous, car il est impossible de passer à côté des campagnes de sensibilisation à la souffrance animale. Mais elle est sciemment ignorée, parce que cela demande moins de volonté de jeter un voile sur une partie du réel que de renoncer à un plaisir égoïste.

Or, le parti-pris est le même à l’égard des êtres humains qui meurent de faim ou de froid dans nos rues ou par-delà nos frontières, de ceux que l’énergie du désespoir pousse à embarquer sur des rafiots déglingués pour rejoindre des latitudes moins hostiles, de ceux qui se suicident à cause des exigences de productivité induites, sous ces belles latitudes, par le monde du travail, de ceux qui, bien qu’ayant un toit et un travail à temps plein, ne peuvent manger qu’un jour sur deux, de ceux qui n’ont d’autre choix que de délaisser leur famille pour pouvoir la nourrir, de ceux qui essuient la répression disproportionnée et injuste de forces de l’ordre censées les protéger, de ceux, en somme, qui souffrent de la dérégulation à tout-va de l’économie et de l’inféodation des pouvoirs politiques à cette idéologie. Comme les canards à gaver, ces êtres ont subi un déclassement ontologique qui les a transformés en êtres-pour. Ils sont devenus les moyens du néolibéralisme.

La libéralisation illimitée des mœurs, qui permet dans le cas du foie gras de justifier l’infâmie par la culture, trouve son pendant dans la libéralisation illimitée de l’économie, qui permet de justifier une infâmie du même ordre par la même culture. Dans les deux cas, la liberté individuelle est conçue comme la valeur suprême de la civilisation. L’empathie, la solidarité, la générosité sont reléguées au rang de passe-temps. Elles relèvent dorénavant de l’anecdotique.

Alors couvrez tous ces misérables que je ne saurais voir. Si le cœur m’en dit, je tâcherai de leur consacrer une pensée durant mon temps libre. Pour l’heure, j’ai à faire… J’ai affaire !

 « L’homme est quelque chose qui doit être surmonté. Qu’avez-vous fait pour le surmonter ? », écrivait Nietzsche dans le prologue d’Ainsi parlait Zarathoustra.

Renoncer à un minuscule petit plaisir de la bouche pour éradiquer des millions de souffrances inutiles, ne serait-ce pas commencer de surmonter l’homme ?

Sommes-nous si faibles et si peu enclins à ressentir une douleur qui n’est pas la nôtre que nous fermerons toujours les yeux sur la réalité pour perpétuer quelques mastications agréables ?

Plus que la question posée par l’alimentation carnée en général, que certains justifient par la santé de l’homme, la question posée par le foie gras rejoint celle de notre conception de l’être humain. Dans le cas de la consommation de foie gras, l’argument de la santé humaine ne peut pas être pris en compte. Pas plus que ne peut être sérieusement pris en compte l’argument de la tradition, que certains emploient aussi pour justifier l’alimentation carnée. Non, le foie gras est un fait social récent et localisée dans l’histoire de l’humanité, certainement pas une tradition constitutive de notre civilisation. Seul l’argument du plaisir égoïste est donc recevable dans le discours des mangeurs de foie.

Alors il faut voir la réalité en face : manger du foie gras, c’est défendre une conception de l’homme qui place le plaisir égoïste au-dessus de tout. On peut, en théorie, approuver cette hiérarchie des valeurs et tous les dangers qu’elle rend possible, mais on ne peut pas nier qu’elle est la seule qui soit compatible avec la consommation de foie gras.

Il ne s’agit plus ici des canards que nous torturons. Il s’agit bien plus fondamentalement de l’idée de l’homme que nous dégradons.

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Rédigé par
Julien Chabbert
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