Gorki au prisme de Bernanos : la communauté de la misère et sa transcendance

Ilia Répine, "Les Bateliers de la Volga", 1870-1873

Quand Bernanos permet à son jeune curé de campagne de s’exprimer au sujet des Russes, celui-ci ne s’appliquera pas à opposer aux idéaux bolchéviques une critique chrétienne. Parlant d’eux à travers la Littérature, il ne cherchera qu’à trouver dans l’écho de la misère une nation avec laquelle il pourrait faire communauté et Eucharistie. Si Gorki est cité, cela ne semble pas anodin. Si les nobles qu’étaient Tolstoï et Dostoïevski ont fait montre de la compassion, du respect et de l’amour que leur inspirait leur peuple, l’écrivain officiel de l’URSS avait lui vécu dans sa chair les offenses bravées par les pauvres de l’Empire. Lui et le jeune curé partageaient l’expérience de la misère en leur Enfance.
En sort un merveilleux hommage aux lettres russes et à ce que leur sensibilité a donné en héritage à l’humanité. En sort une touchante élégie à Maxime Gorki qui mourût en 1936, année de publication du Journal d’un curé de campagne.

« Dans mon coin, il m’arrive aussi de penser aux Russes. Mes camarades du grand séminaire en parlaient souvent à tort et à travers, je crois. Surtout pour épater les professeurs. Nos confrères démocrates sont très gentils, très zélés, mais je les trouve — comment dirais-je — un peu bourgeois. D’ailleurs le peuple ne les aime pas beaucoup, c’est un fait. Faute de les comprendre, sans doute ? Bref, je répète qu’il m’arrive de penser aux Russes avec une espèce de curiosité, de tendresse. Lorsqu’on a connu la misère, ses mystérieuses, ses incommunicables joies, — les écrivains russes, par exemple, vous font pleurer. L’année de la mort de papa, maman a dû être opérée d’une tumeur, elle est restée quatre ou cinq mois à l’hôpital de Berguette. C’est une tante qui m’a recueilli. Elle tenait un petit estaminet tout près de Cens, une affreuse baraque de planches ou l’on débitait du genièvre aux mineurs trop pauvres pour aller ailleurs, dans un vrai café. L’école était à deux kilomètres, et j’apprenais mes leçons assis sur le plancher, derrière le comptoir. Un plancher, c’est-à-dire une mauvaise estrade de bois tout pourri. L’odeur de la terre passait entre les fentes, une terre toujours humide, de la boue. Les soirs de paye, nos clients ne prenaient seulement pas la peine de sortir pour faire leurs besoins : ils urinaient à même le sol et j’avais si peur sous le comptoir que je finissais par m’y endormir. N’importe : l’instituteur m’aimait bien, il me prêtait des livres. C’est là que j’ai lu les souvenirs d’enfance de M. Maxime Gorki.

On trouve des foyers de misère en France, évidemment. Des îlots de misère. Jamais assez grands pour que les misérables puissent vivre réellement entre eux, vivre une vraie vie de misère. La richesse elle-même s’y fait trop nuancée, trop humaine, que sais-je ? pour qu’éclate nulle part, rayonne, resplendisse l’effroyable puissance de l’argent, sa force aveugle, sa cruauté. Je m’imagine que le peuple russe, lui, a été un peuple misérable, un peuple de misérables, qu’il a connu l’ivresse de la misère, sa possession. Si l’Église pouvait mettre un peuple sur les autels et qu’elle eût élu celui-ci, elle en aurait fait le patron de la misère, l’intercesseur particulier des misérables. Il paraît que M. Gorki a gagné beaucoup d’argent, qu’il mène une vie fastueuse, quelque part, au bord de la Méditerranée, du moins l’ai-je lu dans le journal. Même si c’est vrai — si c’est vrai surtout ! — je suis content d’avoir prié pour lui tous les jours, depuis tant d’années. À douze ans, je n’ose pas dire que j’ignorais le bon Dieu, car entre beaucoup d’autres qui faisaient dans ma pauvre tête un bruit d’orage, de grandes eaux, je reconnaissais déjà Sa voix. N’empêche que la première expérience du malheur est féroce ! Béni soit celui qui a préservé du désespoir un cœur d’enfant ! C’est une chose que les gens du monde ne savent pas assez, ou qu’ils oublient, parce qu’elle leur ferait trop peur. Parmi les pauvres comme parmi les riches, un petit misérable est seul, aussi seul qu’un fils de roi. Du moins chez nous, dans ce pays, la misère ne se partage pas, chaque misérable est seul dans sa misère, une misère qui n’est qu’à lui, comme son visage, ses membres. Je ne crois pas avoir eu de cette solitude une idée claire, ou peut-être ne m’en faisais-je aucune idée. J’obéissais simplement à cette loi de ma vie, sans la comprendre. J’aurais fini par l’aimer. Il n’y a rien de plus dur que l’orgueil des misérables et voilà que brusquement ce livre, venu de si loin, de ces fabuleuses terres, me donnait tout un peuple pour compagnon.

J’ai prêté ce livre à un ami, qui ne me l’a pas rendu, naturellement. Je ne le relirais pas volontiers, à quoi bon ? Il suffit bien d’avoir entendu — ou cru entendre — une fois la plainte d’un peuple, une plainte qui ne ressemble à celle d’aucun autre peuple — non — pas même à celle du peuple juif, macéré dans son orgueil comme un mort dans les aromates. Ce n’est d’ailleurs pas une plainte, c’est un chant, un hymne. Oh ! je sais que ce n’est pas un hymne d’église, ça ne peut pas s’appeler une prière. Il y a de tout là dedans, comme on dit. Le gémissement du moujik sous les verges, les cris de la femme rossée, le hoquet de l’ivrogne et ce grondement de joie sauvage, ce rugissement des entrailles — car la misère et la luxure, hélas ! se cherchent et s’appellent dans les ténèbres, ainsi que deux bêtes affamées. Oui, cela devrait me faire horreur, en effet. Pourtant je crois qu’une telle misère, une misère qui a oublié jusqu’à son nom, ne cherche plus, ne raisonne plus, pose au hasard sa face hagarde, doit se réveiller un jour sur l’épaule de Jésus-Christ. »

Georges Bernanos, Journal d’un curé de campagne, 1936

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Rédigé par
Cédric Vallet
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