« Grévistes, respectez la Trêve de Noël »

Fritz Lang, plan tiré du film "Metropolis", 1927

Le temps des fêtes approche et, avec elles, ses marronniers. On pouvait espérer que la désolante panique médiatique craignant la mise en danger des célébrations saturnales se cantonnerait à la vision conservatrice made in the US’ de Fox News… espoir douché ! Le processus de provincialisation de nos sociétés aux modes d’outre-Atlantique poursuit sa méprisable avancée. Voici qu’en France aussi des ténors médiatiques s’alarment quant au devenir de la dinde fourée, des cadeaux sous le sapin et des engueulades lamentables à table. À en croire les collaborateurs et invités de la mise en disponibilité des cerveaux, l’esprit de Noël (et l’emploi d’une mention ™ après une telle expression paraît presque nécessaire) serait en effet menacé. Pas tant pour des raisons religieuses (bien que certains avant-gardistes de la vassalité osent déjà emprunter ce risible raccourci) mais parce que le mouvement de grèves frappant notamment les axes de circulation nationaux ferait planer une ombre sur les célébrations des guirlandes, des lumières et du cholestérol. Face à ce terrible péril civilisationnel (ouin ouin), la Majorité et ses différents appendices de relais nous ont convié à un spectacle de ventriloquie en canon pour réclamer aux affreux syndicalistes qu’ils respectent une Trêve de Noël. Comme ça. Du bleu du ciel. Quinze ans après le film Joyeux Noël, une écœurante gluance peut ressurgir depuis la tranchée de l’oubli cinématographique où il conchiait pour s’étaler à heures de grandes et basses écoutes. Et qu’on veut de la trêve, de l’amour, du partage et des trains qui circulent, des avions qui volent et des escargots qui rentrent dans leur coquille pour laisser les voitures entrer et sortir des grandes villes.

Alors, qu’on me permette ici de passer mon tour sur la critique de ce qu’est le Noël marchand et consumériste, d’ignorer que le mouvement social ne tombe pas de nulle part, que son calendrier est dicté par l’agenda du gouvernement et même que les grévistes aussi ont des familles dont ils souhaitent profiter pour éclairer un peu les plus longues nuits de l’année. D’autres en ont déjà parlé, d’autres le feront encore. J’aimerais plutôt insister sur le caractère absurde de cette revendication.

Absurde parce que derrière le faux-débat moralisateur tentant d’opposer la conflictualité sociale à la paix qu’imposerait le temps des fêtes, il y’a cette incarnation absolument débile du propos : il faudrait que les grévistes fassent une trêve… en retournant turbiner ? Charmante contradiction ! Ce que l’appel à la trêve cache, c’est qu’il s’agit en réalité d’une injonction. Ce que la philistinerie exige en réalité au travers de son beuglement, c’est un retour à l’ordre. Un retour au respect de la hiérarchie et de la division des tâches.
Parce que, derrière l’espoir pour des travailleurs que le capitalisme (spectaculaire, ultra-libéral, hyperpost-moderne, giga-progressiste) a dispersé à travers le pays et jusqu’au-delà des frontières nationales et continentales de profiter de fêtes traditionnelles pour renouer avec l’institution on ne peut plus traditionnelle de la famille, il y’a surtout une épreuve de réalité : pour pouvoir jouir de leur mobilité fantasmée, ces braves gens doivent imposer du travail aux agents qui la servent. C’est là l’une des plus belles falsifications de notre ère qui n’est pourtant pas avare en la discipline.Tous les déplacements volés au temps et à l’espace dont notre époque se gargarise, toute cette mobilité qu’elle érige en autant d’affranchissements de l’individu ne reposent en réalité pas sur les capacités réelles de ces néo-voyageurs, pseudo-nomades à se déplacer d’eux-mêmes. C’est bien le travail du collectif, de travailleurs, d’infrastructures, qui permettent à ces dévoreurs de kérosène que Jean-Claude Michéa qualifie très justement de « nomades attaliens » d’accumuler miles et kilomètres à leur empreinte écologique.

Pareille à la ville de Metropolis, la tranquillité, la jouissance et le mode de vie de ces humains des classes favorisées qui se persuadent d’avoir atteint des caractéristiques supra-humaines dépendent du travail en 24/7 des humains qui les servent. Leur confort s’alimente des labeurs des autres ou, pour l’exprimer plus clairement encore, la trêve de cette minorité n’existe que grâce au dérangement de tous les autres. De là à dire que cette trêve à laquelle ils espèrent tant retourner dans les jours à venir se fait justement sur le dos de tous les autres il n’y a qu’un pas qui, lui, peut être effectué sans que d’autres travaillent à le rendre possible.

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Rédigé par
Cédric Vallet
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