« Il n’y a pas de question bête »

il n'y a pas de question bête
Jérôme Bosch, "L'escamoteur", 1475-1505

Et la cohorte philistine de clamer ensuite à l’unisson que seule la réponse peut être bête.

Dans la société des hommes satisfaits, l’enfant est au carrefour de tous les narcissismes. Mieux, il est ce carrefour. Né avant de ne naître, dans l’irréfrénable désir de s’étendre de ses parents, il est immédiatement investi du statut de figure de proue de sa caste. Il en est l’incarnation atemporelle : celle de son passé accompli, celle de son présent étincelant et celle de son futur souverain. Il est la puissance illimitée. Il est la grâce incarnée, le gracié éternel. Comment donc envisager que l’accident de la bêtise, attribut limitant s’il en est, puisse avoir une quelconque affinité avec la pureté de son essence ?

Non, décidément, aucune question bête ne saurait naître dans cet esprit qui regorge de promesses. S’il se fait que la bêtise paraisse à l’occasion s’y former, c’est que ladite bêtise est nécessairement à mettre sur le compte de son interlocuteur, dont l’entendement n’aura pas su déceler le génie dissimulé.

Là où l’éducateur des temps archaïques voyait naïvement dans le silence de l’élève l’épreuve salutaire de l’humilité, la modernité a consacré le triomphe de la prise de parole aveugle et décomplexée, au motif que la cécité de l’inculte serait une hyper-vision tenue à distance par le seul obstacle du temps. C’est une évidence pour le parent moderne qui a laissé cet obstacle derrière lui, ce parent qui peut maintenant voir au-delà du temps, par un procédé de télé-vision auquel il est intimement attaché.

En conséquence de quoi il n’y a plus, dans nos classes, de savants ni d’ignorants : rien que des usagers de la culture et des prestataires destinés à la leur servir au gré de leurs inclinations spasmodiques. Dans un tel contexte, toute question est bonne à prendre, puisqu’elle participe du maintien du professeur dans son rôle de serviteur. Que ne peut-on encore hisser l’élève sur l’estrade, puis asseoir et le professeur derrière un pupitre et l’ordre philistin sur cette troupe de fonctionnaires francs-tireurs qui se targuent d’insoumission !

C’est bien ce que l’on vise en affirmant qu’il n’y a pas de question bête. L’enjeu implicite d’un tel axiome n’est pas de donner du courage aux intelligences les plus timides, mais de travestir en intelligences les bêtises les plus hardies.

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Rédigé par
Julien Chabbert
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