Jeux floraux, VI

Camille Pisarro, "Boulevard Montmartre, Effet de nuit", 1897

Ce soir,
le Capitole exulte,
la Daurade dodeline,
Saint-Pierre fourmille
et toute la ville
paraît tituber.

Toulouse est ivre,
il marche par deux,
bras dessus
bras dessous,
les épaules liguées
pour ne pas trébucher.

Toulouse est ivre,
il beugle sans grâce
les borborygmes des rues
que s’échangent entre eux
les chalands et les conducteurs,
les anonymes et les amis de toujours,
dans ce « Bonne année » déjà éraillé,
aussi usé qu’un siècle lent et absurde.

Alors, quand j’emprunte une rue différente,
Une rue tracée sans fard, tirée avec la force
D’une droite sécante sur le plan de la ville ;
Alors, quand mes pas arpentent Armand Duportal,
Je me délecte de cette respiration inattendue,
De ce coin d’ombre venant assagir une telle nuit.
L’éclairage est faible. Il semble se persuader
Que l’éclat de la brique du vieux rempart,
Les bancs d’herbe et le sentier de poussière
Suffisent à allumer la voie des itinérants
Et de tous les égarés chancelant ici-bas.

Qu’en pense-t-elle, d’ailleurs, la vieille muraille,
de ces passants bruyants qui ont communément
répondu à l’ordre festif et s’imposent en chœur
ébriété et vœux pour la décennie fantasmée,
les dix ans arbitraires d’une ère naissante ?
Que pense-t-elle de cet ersatz de vigueur,
elle qui a vu défiler des siècles de fantaisies,
de célébrations et d’emportements humains ?
À quoi ressemble notre râle de bonheur étrange
face à l’effondrement de Rome, la conquête musulmane,
la Croisade des Albigeois, la Guerre de cent ans,
la prospérité des troubadours, celui de l’humanisme,
la Révolution française et l’espoir d’une autre, socialiste ?
Que sont nos bruits et nos lampadaires, notre son et lumière
dominant les boulevards, régnant sur les bords de Garonne,
face à ce merveilleux silence, cette cérémonie de l’ombre ?
Qu’est cette mascarade de pot de départ d’une petite décennie
face à un millénaire continu de contemplation des temps
et à un autre de deuil pour les fragments fantomatiques
de l’Antiquité et de sa capacité à ériger en chaque voûte
un temple célébrant la toute-puissance de la vie et du Soleil ?

Toulouse est ivre ce soir et, après tout, le monde aussi l’est.
Mais, si la rue Armand Duportal a respiré ces mêmes vapeurs,
Elle n’a pas abandonné sa sobriété pour se contenter de l’ivresse.
Armand Duportal baigne dans les effluves intemporelles
Qui transforment alcool en transcendance et cigüe en sagesse.

Nouvel An 2020

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Rédigé par
Cédric Vallet
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