Jeux floraux, XII

Juan Gris, "Fantômas", 1915

Ils empilent leurs livres
En palais jaunis, craquelants,
Respectant tant bien que mal
Un classement alphabétique
Et des rangements thématiques.
Ils se déplacent de marché en marché,
De place en place, de saison en saison,
Éventrant avant même le point du matin
Les viscères de leurs fourgonnettes
Pour monter le stand de leur labeur
Où se mêlent l’encre, la pâte à papier gâchée
Et les chefs d’œuvres, absolus trésors abîmés.

Mauvaise matière coïncide avec les tranches robustes
Et le bruyant néant voisine un sublime indicible
Sur les étals de ces hommes aux cheveux rincés
Par le vent, la pluie, la fumée et le soleil,
Au teint de tabac, aux yeux de copistes
Et aux peaux traversées de rides et sillons
Comme des blocs de pierres malmenées
Par leur vie en confinement extérieur.
Ces hommes ont, pour dernier refuge
Pour coupe-vent, pour imperméable,
Que les pages et les couvertures
De leur marchandise exposée
En une bibliothèque ouverte.

Ils empilent leurs livres
En palais jaunis, craquelants,
Respectant tant bien que mal
Un classement alphabétique
Et des rangements thématiques.
Ils trimballent leur forêt de papier
Dans des caisses de fruits à naître
Et recyclent la poussière somptueuse,
Celle que sème la présence humaine
Dans sa quête perdue de beauté suprême
Rêvant d’étoiles et d’éternité
Mais condamnée à la terre.
Dans le cœur des reliures fanées
Renaissent la vigueur et le souffle
De cette infinité de courses perdues
À se faire témoins du sensible ;
Un œil neuf suffit à faire reverdir
Les fruits que l’on croyait gâchés.

Tant que l’encre n’aura pas séché de leurs pages
Une jouvence accompagnera la renaissance du papier ;
Nous verrons alors les bouquinistes pour ce qu’ils sont :
les maraîchers de l’abondance
dont les fruits primordiaux
ne cessent de se régénérer
à chaque fois que les mordent
un esprit neuf, docile et aventureux.
Nous verrons alors leurs livres pour ce qu’ils sont :
les instruments de navigation
imprécis, limités, hasardeux,
égarant dans leur traversée
les pauvres pèlerins du Beau
qui cheminaient vers son absolu.

Février-Mars 2020

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Rédigé par
Cédric Vallet
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