Jeux floraux, XIII

Carl Spitzweg, "Le pauvre poète", 1839

Depuis que ma porte s’est refermée
Je n’ai d’autre fenêtre sur le monde
Que le simulacre d’ouverture des écrans
Et la cour intérieure résolument close
Qui me maintient enfermé contre elle.

Je réside dans l’ombre.
Bien qu’occupant le dernier étage
De l’immeuble que la panique a vidé,
Une toiture infortunée étend son emprise
Et me prive des tableaux azuréens du ciel.
Oh, l’air extérieur circule et m’atteint
Mais je ne perçois le soleil que par détour ;
Ses rayons me parviennent par réfraction
Et j’observe leurs ricochets sur les murs blancs.
Spectateur distant de l’affirmation de la lumière
Je réside dans l’ombre.

Derrière les cadres de bois scellés
Et les grilles que l’on ne traverse plus,
Les rues vides qui m’environnent
Ne propagent aucune rumeur, aucun écho.
Un silence d’hiver bâillonne Toulouse
Qui ne demanderait qu’à rire et danser,
À s’étirer dans l’éclosion du printemps.
Un silence de mort impose son respect
À la ville méridionale qui se terre
Et cherche à percevoir dans le lointain
Le pouls de ceux qui ne se reposent pas,
Ceux que l’Ordre a conscrit au devoir,
Ceux qui, au-dehors et dans les lumières artificielles
Affrontent esseulés le spectre d’un monde qui s’éteint.

Derrière mon cadre de bois scellé
Et la grille que je ne traverse plus,
Je m’imprègne de mon semi-ermitage
Et m’entretiens de ma fausse solitude.
J’ai de la place pour me mouvoir dans cette pièce unique
Qui accueille mon lit, mes sanitaires, ma kitchenette,
Mon bureau et ma bibliothèque pleine de livres et de rêves,
De bibelots et de sagesses, de souvenirs et d’espérances.

Me privant de ciel et de chaleur par sa toiture,
La cour prolonge le temps de mon hibernation ;
Oscillant entre mon établi et mes lectures,
Entre mes compositions et celles des autres,
Je traverse en mon studio mille mondes,
Mille sensations et disciplines envoûtantes
Qui, de musique, d’images, de toiles et de mots,
Colorent cette ombre où je réside.

Et je pense à Tanizaki célébrant les shōji
Comme aux ailes de la solitude de Pizarnik
Et je me plonge dans le souvenir vivant en moi
De l’amour que m’inspirent tant d’êtres chers
Que la vie a dispersé à la surface du monde.
Nos conversations s’affranchissent de mon crâne
Et renaissent pour donner une mélodie
Au mutisme qui entrave mon quartier.

Quand, quinze jours après avoir tout clos chez moi,
J’ai interrompu ma retraite pour la première fois
J’ai absorbé plus de soleil que durant tous mes étés
Et ai cru sentir le mois de juin souffler toute sa vie
Dans les jeunes feuilles apparaissant aux branchages.
Les rues vides ne semblaient destinées qu’à réfléchir
La lumière que ce jour éblouissant de beauté
Faisait pleuvoir sur cette Toulouse ensuquée.
Je rentrais chez moi les poches pleines de denrées,
Et les yeux encore émerveillés par tant de grâce.
J’ai refermé portes et grille sur ce printemps absolu,
M’en retournant aux escaliers, à la cour intérieure,
À leur ombre, à mon palier et à mon travail superficiel,
Me réinsérant dans mon semi-ermitage, ma fausse solitude
Et dans le demi-sommeil confortable auquel je suis astreint…
Je referme ces yeux que mes murs aveuglent déjà,
Je retourne à cette douce ankylose taillée pour moi…

Mais la vie renaîtra.
Différente, peut-être, mais elle rejaillira
Et nos errances retrouveront leurs flammes
Avec toute l’arrogance de ce printemps tu.
La vie renaîtra
Et nous rouvrirons les yeux sur la beauté
Qui ne peut tout à fait effacer la sueur et le sang,
Ni refermer la terre qu’éventrent les fosses communes.
La vie renaîtra
Alourdie, fragilisée, endeuillée, blessée, digne
Et la pression de l’absurde corset du surnuméraire
Exposera toute sa laideur à la face de cette renaissance.
Depuis l’ombre où elle se tapit, la vie renaîtra
Puisqu’il n’y a d’autre réponse possible,
Parce qu’il ne peut en être autrement…

début Avril 2020

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Rédigé par
Cédric Vallet
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