Jeux floraux, XIV

Le Greco, "Vue de Tolède" (détail), 1596-1600

J’ai ouvert en grand mes fenêtres
Pour mieux accueillir l’orage,
Sa puissance, sa démesure,
Dans le cœur de mon logis.

Son humeur distante a à peine tonné dans la cour ;
Seule sa fraîcheur réconfortante m’a frappé,
Seuls ses échos fébriles se sont manifestés.

J’ai ouvert en grand mes fenêtres
Dans l’espoir d’y faire entrer un fracas
Qu’il vienne de l’orage ou d’un soupir
De la ville enfin réveillée de son coma.

*

Contenu dans les murs de ma bicoque,
J’expérimente, moi, l’éternel vadrouilleur,
Un exil figé au sein même de mon Ithaque.

Et j’apprends à dessiner dans le silence
La forme du ciel invisible à mes yeux
Ou le débit capricieux d’une Garonne
Me devenant désormais aussi étrangère,
Aussi éloignée que le Río de la Plata.

Aussi sûrement que si j’en étais banni,
Les rues vides de ma ville natale
Ne me charrient plus qu’en souvenirs…
Mes pas perdus de flâneur extatique
Ne pouvant s’épuiser là, dans l’espace
De ces artères de briquettes rouges,
Leurs piétinements en reviennent à moi ;
Ils martèlent ma psyché sur leur étau,
Ils construisent un simulacre de sens
Où je tombe 

entre épanouissement

et évanouissement

*

J’ai posé des livres à terre
Pour répondre au ciel chargé
Par un manifeste esthétique.
J’ai posé des livres à terre
Et le sol semblait un jardin
Chamarré de pas japonais.

J’ai dansé dans un feu de joie
Changeant des mots en brindilles
Chantant la poésie de l’autodafé
Chargeant ce bûcher de mes vanités
J’ai dansé dans un feu de foi

Et s’élève la fumée, s’élève la cendre
Et se propagent les nuées inquiétantes ;
Sous le patronage des Saints et des Martyrs
Mon brasier intérieur en flottant vers les nuages
S’en va rejoindre le coton noir de l’orage.

J’ai dansé dans un feu de joie
Asphyxié de brassages improbables
Contaminé d’une insouciante frénésie
Empoisonné de mon être euphorique
J’ai dansé dans un feu de moi

J’ai posé des livres à terre
Et le sol semblait un jardin
Chamarré de pas japonais ;
Ils formaient un sentier,
Une voie tracée par les sages
Et leurs ébriétés clairvoyantes
Au milieu même du désastre.

*

L’orage a fini de vider son courroux.
Ses verres brisés ne contiennent plus rien
Et, éparpillés, ils se bornent à réfléchir
La lumière qui les a crevés et répandus au sol.

Ivre d’excès et impuissant d’ébriété,
Le jour n’en finit pas de rendre sa bile
Et d’éclabousser de sa gerbe les trottoirs
Où il se roule et s’endort déjà, lamentable.

À la commissure de ses lèvres qui ronflent
(Ces lèvres que personne ne daignera embrasser)
Une mare de boue engendre un arc-en-ciel
Qui aura disparu aussitôt la nuit tombée.

*

Le calme est revenu désormais
Et j’entends depuis ma fenêtre rouverte
Le bruit distinct de l’eau qui s’écoule
goutte à goutte à goutte à goutte à goutte
Dans une flaque stagnante de l’atrium.

Les canalisations guident cette eau qui,
goutte à goutte à goutte à goutte à goutte,
Se mêle au sol depuis le toit ouvert…
Comme dans Nostalghia, comme dans Stalker,
Son plic-ploc-plic résonne dans l’ambiant mutisme
Et remplit mon âme d’un apaisement salvateur :
D’un tourment orageux est né un clepsydre.

25-27 avril 2020

Partager
Rédigé par
Cédric Vallet
Voir tous ses articles
Laisser un comentaire

Rédigé par Cédric Vallet