Jeux floraux, XIX

Joseph Sintès, "Maisons de la Casbah d'Alger", date inconnue

Boussif a regardé le soleil
Son reflet sur la Garonne,
Son œuvre sur le monde
Avec le sourire désarmant
De quelqu’un qui dormira dehors.

Nous avions commencé à parler
Quand la nuit tenait encore :
Le ciel s’éclaircissait déjà
Et les soiffards en les désertant
Avaient rendu aux berges
Un calme de petit-jour
Que seuls les oiseaux troubleraient.

Nous avions commencé à parler
Avant le lever du jour,
Nous n’avons rien dit d’important,
Rien d’essentiel ou de frappant ;
Nous nous sommes présentés
Lui de sa voix épuisée,
Moi de ma vitalité naïve
Et nous avons trouvé
Par-delà l’âge et la condition
Une caractéristique commune,
Un premier élan de fraternité…
Il parlait de sa vie, de ses étapes,
Louant les mystères de la destinée,
Il sourit tel l’astre fatigué qu’il est
Quand je lui eus dis C’est Mektoub.
Je saisis la vieille main usée
Qu’il me tendit alors, enchanté
Et senti contre ma paume lisse
Tous les trésors de sa vie fruste.

Il m’a dit être né à Aïn Témouchent
Là où ma grande-tante est née…
Il m’a dit avoir vécu à Blida
Là où ma grand-mère est née…

Il m’a parlé de ce pays
Que je ne connais que par images
Celles des vieilles photographies
Petites et imprécises, noires et grises
Et par les rares et nostalgiques récits
De couleurs enjouées, des chants d’un accent,
D’éclats de voix simulés ou reconstitués
Et d’une blessure jamais refermée ;
Il m’a parlé de ce pays
Où il grandit, où vivait sa famille,
Ce pays qu’il a quitté encore jeune
Pour rejoindre l’Espagne et ses chantiers,
Ce pays qu’il sait qu’il ne reverra jamais
Comme jamais ma grand-mère ne l’a revu.

Il partage son arrachement,
Un arrachement à l’écho familier
Tandis que,
Au-dessus de nous,
Les étoiles
Ont déjà glissé,
Dans l’écume
Du fleuve mouvant
Et qu’un matin
Doux comme le miel
Propage ses merveilles
Sur notre monde apaisé.

Je l’ai vu,
Il l’a vu.

Nous avons vu
Le reflet
De la Prairie
des Filtres,
L’éclat
D’un soleil total
Régnant sur les rives
Triomphant de la nuit
Et il m’a désigné
Les moineaux
Qui se mêlent
Aux pigeons
Pour mieux leur voler
Leur nourriture…
C’est une belle journée
Qui commence à naître
Nous accordons-nous.

Ḥamdu lillāh !
Nous louons ensemble
La simple bénédiction
De ce jour tout imprégné
D’une grâce divine.

Et Boussif veut ressembler à ce jour
Bon, indulgent, humble et généreux
Dans sa manière de voisiner les hommes
Et ses yeux pleins de sommeil se lèvent
Vers l’inspiration de ce ciel bienfaisant
Tandis que ses mains touchent au sol,
À son sac-cabas et à sa couverture.
Et les braises du feu que je couve encore
Ne s’allument plus que d’un dernier éclat
Au point de me pousser à quitter les lieux,
À rejoindre le studio où Morphée m’attend
Après avoir offert ma grosse main lisse
Et mes promesses de revoyure à Boussif.
Inch’Allah ! me répond-il, humble et pieux.
Inch’Allah ! me fait-il répéter par superstition.

Nous reconnaissons chacun
La profonde modestie
De notre passage terrestre
En cette envoûtante création :
Inch’Allah !

Et je franchis l’ogive du Pont-Neuf
Et je traverse la Daurade déserte
Et je repense à mes passages ici
Ceux de glorieuses nuits, dix ans en amont,
Celui de la veille, en plein après-midi,
Où nous philosophions en partagent du maté,
Ceux que ma mémoire embrouillée n’a pu retenir
Et ceux que je me prépare déjà à vivre
Avec de vieux et de nouveaux amis,
Des inconnus et des relations éphémères
Qui mourront en même temps que la nuit,
Des visiteurs et des toulousains accomplis,
Sous le signe estival de la légèreté,
Dans les plus brutales des pulsions vitalistes
Et par les plus beaux élans du cœur humain.

Et j’ai regardé une dernière fois le soleil
Son reflet sur la Garonne, son œuvre sur le monde
Avec cet étrange sourire, las mais comblé,
De celui qui devra dormir pendant le jour
Avec la sensation d’arracher sa part de sommeil
Au reste du monde tout à fait éveillé.

12-16 juillet 2020

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Rédigé par
Cédric Vallet
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