Jeux floraux, XL

Kazimir Malévitch, "Bureau et chambre", 1913

c’est une rue
petite, infime,
une veine perdue
placée tout contre
le cœur battant
de la ville rose
et je loge ici, serré
dans l’un des recoins
de sa peau d’ocre
de sa peau d’oc
et sous sa toiture de tuile,
de bois, d’étoiles et de ciel

On y entend précisément
Le martèlement des pas
Courant les boutique d’Alsace-Lorraine,
Les cris et chants enjoués
Venant directement du Quai de la Daurade,
Les tractations s’élevant
Des marchés du Capitole ou de Saint-Aubin,
Les beuglements vociférés
Depuis la Place Saint-Pierre pleine à ras-bord
On y entend se répercuter
Le chahut de la ville
Et celui du pays tout entier
Pourtant, tous les dimanches,
C’est la cloche sereine
De la Cathédrale Saint-Étienne
Que l’on perçoit distinctement
(elle et la paix qu’elle projette).

c’est une rue
petite et infime
qui a branché
toute son attention
sur le cœur de ville
et qui le restitue
sous les contours
d’une toile bigarrée

Et j’entends, jusque dans son nom,
S’affronter les influences historiques
Qui se disputent Toulouse depuis mille ans :
Je vois les Seigneurs montagnards
Plongés dans l’ombre de la Croix
Perdre leur foi dans l’or et le sang
En périssant par le fer fleurdelisé ;
Je vois la langue septentrionale
Trahir les modulations occitanes,
L’aplanir, détonner sa prononciation
Jusqu’à éteindre l’écho des troubadours ;
Je vois le Christ traversant Jérusalem
Et dont la souffrance est essuyée par le voile
D’une pieuse pauvresse, Sainte de la Compassion,
Partageant son prénom de baptême avec ma mère.

Jusque dans tes noms présents-passés
(rue Baronie, carrièra Veronica),
C’est plus d’un millénaire
De chaos et d’essor
Que j’entends se heurter
Pour finalement former
Cette ultime harmonie.
Et c’est dans une rue de l’autre rive
(dont le sens en langue d’oc
a aussi été diverti par le français)
Que, parmi d’autres mausolées
Témoins des chaos des millénaires
Que j’ai ouvert les yeux sur le monde.

Baronie, c’est toi que je cherche
Pour m’éponger, prisonnier de l’étuve,
Lorsque, dans les nuits étouffantes,
Aucun courant d’air ne me parvient
Sous ces combles où je loge.
Baronie, c’est toi que je cherche
Tel le refuge, la planche de salut,
Lorsque, exposé aux caprices orageux,
Je n’ai plus comme espoir de retraite
Que ces combles où je loge.
Baronie, c’est toi que je cherche
Comme une île émergeant de l’océan
Lorsque, perdu dans la nuit éclairée,
La fatigue triomphe enfin de mon corps
Et que je cherche le repos
De ces combles où je loge.
Baronie, c’est toi que je cherche,
Toi la tanière, toi le dernier abris,
Lorsque, épuisé de m’exposer au monde
Je me réfugie dans la solitude dorée
De ces combles où je loge.

c’est une rue
petite, infime,
la première
et la dernière
des impressions
que m’inscrit
l’extérieur
quand je me jette
dans les méandres
du cœur battant
de la ville rose

Et, dans cette infime petite rue
Du cœur battant de la ville rose,
Une vibration commet la réplique
De toute une orfèvrerie picturale
Dont l’écho chamarré résonne
Depuis le clocher de Saint-Sernin
Jusqu’à l’ombre de la Place du Salin.
On retrouve ici ce sel si particulier
Des briquettes qui fleurissent
Sur les murs et les ruelles
Comme des perles méridionales
Qui prolifèrent sans fin
Entre les tuiles d’Esquirol
Et les volets des Carmes.

mi-juin 2021

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Rédigé par
Cédric Vallet
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