Jeux floraux, XV

Ferdinand Hodler, "Les Dents du Midi de Chesières", 1912

Le palier où se trouve mon appartement est au quatrième étage, le dernier avant les combles, le toit, le ciel…
Pour s’y rendre, il faut gravir l’escalier au colimaçon ample, à la pente douce, aux marches presque larges et monter, monter, monter jusqu’au plateau final où cinq portes propagent leur symétrie. Ces grandes chambres où le nécessaire à la vie s’efforce de tenir en consentant une place au superflu sont majoritairement occupées par des étudiants (dont, d’ailleurs, beaucoup sont de jeunes femmes… toutes le sont à mon étage en tout cas). La perspective de la fermeture des universités les a fait partir en masse, retrouvant, je l’imagine, les maisons de leurs parents dans l’une des campagnes de notre belle région.

Je suis le dernier occupant du quatrième étage et
, tendant l’oreille à la recherche d’indices sonores,
je crois bien que le troisième aussi a été déserté.

J’ai entendu des voix
venant du second,
du premier,
Entendu des pas
résonner dans le grand vide,
monter les marches
en expulsant leur raffut
avant de mourrir
, bien tôt,
derrière quelque porte
lointaine…

Plus personne ne parcourt la voie ascendante
Jusqu’à ce sommet que je partageais.
J’habite seul cette montagne isolée
Dont mes murs sont le refuge.
Dans la cécité de sa vue embrumée,
J’y vis coupé du reste du monde
Qui dort ou prolifère peut-être
Juste au-dessus d’une mer de nuages.

J’habite une montagne spirituelle
D’où je ne regarde non pas le monde
Comme un philosophe s’élevant de son écart
Mais moi-même, essayant de tracer en ma retraite
Une voie de sagesse à arpenter.
J’habite une montagne spirituelle
Où le silence ne demande qu’à faire jaillir
Toutes les couleurs des bruits du monde sous-jacent ;
Tant ses mélodies éclatantes de sincérité
Que les chahuts d’une humanité errante et chaotique.
Les vagues cotonneuses qui taisent ce monde,
Qui le referment comme un couvercle et l’insonorisent,
Ne demandent qu’à devenir un prisme sensoriel
Et à donner la parole à ce Cosmos de silence,
À faire tomber le Verbe dans ce profond Noir
Aussi vaste qu’il est muet.

Privé du ciel et de son soleil, privé de tout sol
Qui ne soit pas celui des versants qui m’accueillent,
Je n’ai pour perspective que les incertaines illusions
Que me communique le monde flottant que je profane seul.
Et je subsiste là, ondulant, sans toit ni plancher,
Sans tête et sans pied, débarrassé de toute prémonition
Et chargé de visions délestant le plomb de mes souvenirs
En un éther narcotique qui sculpte des formes aux flots
De cette mer nébuleuse dont les vagues me bercent.
Je n’ai que les rêves avortés de mes insomnies
Et les étreintes de chaleur blanche de la mi-journée
Pour accompagner mes divagations pauvres en oxygène
Autour de ce refuge devenu palais d’entités étranges
Chantant la poésie familière à tous les bergers
Qui, parcourant les voûtes du Mont Vallier,
Frôlent les cloisons de quelque Olympe
Ou pénètrent l’enceinte d’un Shambhala…

Alors, faisant face aux secrets de la vallée
Et aux mystères qu’elle abrite sous sa surface,
Je me laisse submerger par l’humilité
Que m’inspire la contemplation de cet univers.
Me subjuguant de ses merveilles
Il se refuse pourtant à expliquer ses voies
Ou à leur donner simplement un sens
Et j’apprends à me contenter de ses bienfaits
Pour leur évidence, leur gratuité ;
Je m’éprends tant de leur existence éphémère
Que de leur artificielle immortalité.

Et si je peux sembler parler seul,
Seul en ce refuge approchant les sommets
Et où les montagnes nagent en la mer de nuages,
Je parle la langue éternelle des bergers qui,
En s’aventurant sur leurs sentiers d’absolu,
Frôlent la pesanteur des sanctions du savoir
Mais espèrent cueillir la paix de la sagesse.

Début Mai 2020

Partager
Rédigé par
Cédric Vallet
Voir tous ses articles
Laisser un comentaire

Rédigé par Cédric Vallet