Jeux floraux, XVIII

Robert Delaunay, "Formes circulaires", 1930

Je les ai épuisés
Jusqu’à la corde
Mes pauvres amis…

La nuit était déjà agonisante
Que je charriais encore
Mes irrépressibles mots
Entre leurs murs
Par-dessus leur fatigue
Par delà l’épuisement
De leur hospitalité.
Ils ne me poussent pas au-dehors,
Je suis celui qui s’y jette
Exalté et honteux
Et leur porte se referme
Tant sur mon éveil insatiable
Que sur la nuit mourante.

de l’Est
perce
une lueur
azurée
qui impose
une floraison
au ciel
dans le
sommeil
des murs

Et le pont conduit
Mes pas hésitants
Vers la rive endormie,
Vers l’extinction
Qui trône, irrésistible,
Sur cette brave Gascogne.

je descends
jusqu’au lit
du fleuve
puis m’élève
sur les remparts
embrasser la ligne
que dessinent
l’orient et l’horizon.

Alors que le fleuve commence
À reproduire entre ses flots
L’incendie qui enchante le ciel,
Qui fait chavirer la nuit
Ou ce qu’il en reste,
Qu’attendons-nous pour plonger
Vers ce grand sursaut vitaliste ?,
Vers cet éternel lever astral ?,
Vers cette suprématie solaire ?,
Vers le triomphe du solstice ?

Et je suis seul, si désespérément seul
Quand l’émerveillement rayonne,
Quand le banal transfigure jusqu’à l’air
Et réapprend aux façades de Saint-Cyprien
À rougir par-dessus leurs pigments de feu,
À réfléchir en leurs couleurs enivrées de vie
La disparition silencieuse des étoiles.

Et je suis seul, si merveilleusement seul
Quand les oiseaux hurlent leur tragédie
Et que la Daurade s’enfonce dans l’ombre
Du contre-jour, du paradoxe, de l’intermède,
Et que les marches de Saint-Pierre s’encombrent
De toutes les cicatrices d’un soir lamentable.
Le jour naissant ne répare rien, ne lave rien ;
Son assaut surpuissant se contente d’être
Dorment les esprits paisibles du jour, de la nuit,
S’activent les furieux qui n’appartiennent à rien.
Je les défiais silencieusement en me balançant
Quand j’ai rejoint la rive gauche, l’Ouest
Et que, me plongeant tout à fait sur l’Est,
J’ai vu le ciel s’embraser par delà les bleus.

Que le vent se lève et qu’il porte le jour
Comme un flambeau d’éternité,
Qu’il se propage, se répande, se réplique
Et close enfin mes pauvres yeux
Saturés d’émerveillements, clignants à tout va,
Témoins de mes errances esquintées,
N’aspirant qu’à l’espoir distant, impréhénsible,
D’un endormissement dissident.

Mon haleine est épaisse, pesante,
Ma bouche est pleine d’alcool,
Pleine de soleil et de nuit,
Pleine de vie, pleine de mort,
Pleine de ce feu intangible
Que je porte à travers moi
Quand je berce de mes bras telluriques
Le sommeil de la nuit et de ses astres
Quand s’élève, encore blafard,
Le règne le plus absolu du soleil,
Le règne le plus absolu de l’été.

solstice

si je l’ai vue s’embraser
de concours avec le ciel
et se soumettre à l’empire du jour,
la nuit n’a-t-elle pas été abolie ?

et si je n’ai pas dormi,
la nuit a-t-elle seulement existé ?

Solstice d’été 2020

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Rédigé par
Cédric Vallet
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