Jeux floraux, XXIV

René Magritte, "Les muscles du ciel", 1927

C’est par le souffle
Qui jaillit de la montagne
Que le chahut devait reprendre.

Mon esprit était empli
D’ellipses épileptiques,
De machineries molles,
De saturations colorées
Et d’insomnies devenues
Picturales et symphoniques ;
Mon esprit n’attendait
Qu’une stimulation nouvelle
Pour renverser l’ordre du ciel
Et glisser dans l’ivresse solaire
Qu’exhalerait l’effet de foehn…

Et le vent tempêta sur la ville
puis la radoucit,
Il amplifia l’été indien
en une demi-saison.
Mais, au lieu d’inspirer
aux hommes
la folie,
Il n’entraîna avec lui
que de la
résignation
Et s’éteignit en une toux
lasse
moribonde.

Dressant la tête contre les flots d’Éole,
Je traversais une ville de sables rouges
Aux artères désencombrées, ensommeillées,
Vidées de toutes les passions humaines
Confinées à des troglodytes d’hivernage.

Les reliquats du vent fou
Ne se préparaient déjà
Qu’à refermer âprement
Les portes qu’ils claqueraient.
Les terrasses se remplirent
De pichets et d’artifices,
De sourires déjà épuisés.
Ivres de ne plus boire,
Les yeux s’endormaient
Contre des murs obscurs
Avec le devoir de trouver
En la position statique
Quelque sentier secret
Pour rejoindre l’extatique.
Affamés de transgressions,
Contenus par le raisonnable,
Les fronts penchaient au sol,
Fixaient les pavés et l’obscurité
Plutôt que de se régénérer
Dans l’anarchie stellaire
Qui, confidentiellement,
Éclaboussait les cieux.

Le vent était tombé
Et le redoux consommé ;
Plus menaçant que le gel,
Un hiver moral, spirituel,
S’apprêtait à consolider
Son règne séculaire.

Et pourtant, ayant débarrassé
La Place de l’Estrapade
De ma dispensable présence,
M’élevant au digne rang
De dernier reclus
De la rue Réclusane ;
Voyant l’ombre
Et la tombée du jour
Me faire ranger
Mes lunettes de soleil,
Les couleurs fatiguées
Des briques populaires
Et éternellement usées
De Saint-Cyprien
Et de toute la rive gauche
Baignèrent avec simplicité
Dans un dernier éclat solaire
Sublimant la toison des platanes
Des allées Charles-de-Fitte…
Ce simple frisson chromatique
D’orangés fauves et chauds
Se refroidissant à la naissance
D’une belle pénombre nocturne,
Suffit à rendre à Toulouse
Toute sa grâce automnale…

Et je rentrais à la nuit naissante
(cette fine nuit des latitudes tempérées)
Pour entrer en un crépuscule
Aux faux-airs de nuit polaire.
Saluant d’un adieu fataliste
Pour quelques semaines ou mois
La diversité des ondes du ciel,
J’entrais en un fin voile d’humidité
En empruntant le Pont-Neuf.
Comme un introït spectral, il divulguait
L’avènement de la saison des brouillards
Et soulignait la magie caractéristique
De ces mois autant voués au morbide,
Au Spleen, à la nostalgie et au repli
Qu’aux plus grands triomphes
Des paysages impressionnistes.

La pleine lune et les réverbères
Flottaient dessus la Garonne
Et dedans la brume automnale ;
Leurs lueurs simultanées
Se propageaient en semblant
Allumer le ciel autant que l’eau.

Cette toile en devenir, volatile,
Où Toulouse la méridionale
S’apparentait aux rives froides
De quelque Anvers allégorique,
La Parnasse et les symbolistes
L’auraient subjugué d’éther
Et Baudelaire et Verlaine,
Accablés, transis mais illuminés,
Auraient chanté de dépit
Contre cette ère si chagrine
Qui un soir, au hasard des brumes,
Fût magnifiée d’un simple rayon de lune.

Fin octobre – début novembre 2020

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Rédigé par
Cédric Vallet
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