Jeux floraux, XXIX

Arshile Gorky, "Nature morte (Composition 7)", 1936

Je m’éveille à peine d’un sommeil imparfait
Dépourvu de rêve et à l’incomplète régénération
Et, déjà, je doute du bien-fondé de vivre ce jour.
La perspective d’une nouvelle errance stupide
Parmi les artefacts de cette époque éteinte
Ne m’inspire qu’une lassitude mortifère.

Je ne veux pas me mêler à toute la laideur
De ces macchabées ramassés en silhouettes
Ni traverser les fétiches de béton ou de marbre…
Je ne veux pas épuiser sur ce morne univers
La pauvre lumière de mon scintillement intime.
J’ai fini de m’évertuer à repeindre ce coma,
À figurer un embryon de vue à ces yeux pétrifiés
Ou d’habiller leur chef d’une poignée de lucioles,
Émissaires d’un grand écho vaincu,
Porteuses du fragment infinitésimal
D’un espoir prodigieux et refoulé.

Je sors à peine d’une nuit incertaine
Embarrassé du paradoxe du couvre-feu ;
Celui d’être enfermé
Avant le crépuscule
Et jusqu’après l’aube,
D’être privé de nuit
Et de ne pourtant
Jamais pleinement
Jouir du jour…

Et quelle étrangeté
Que de circuler
Parmi les grillages
Qui closent les vitrines,
Annulent les figures,
Aspirent les intimités
Et ne savent refléter
Que nos profondes solitudes.

Ah, quel coup du sort et quelle ironie que d’assister au tarissement de pareille époque ! Moi qui croyais l’avoir vue atteindre un point de léthargie si irrémédiable qu’elle ne pourrait plus que s’infléchir sur quelque stupide stagnation, la voici enfiévrée d’une nouvelle torpeur si soudaine et si froidement vitreuse que sa mythologie vitaliste ne peut plus masquer combien elle est contrefaite. Mis à nu son idéal et ses prétentions, divulgués pour ce qu’ils sont : des simulacres plus morts qu’une râle (car comment ne pas sentir la putrescence de cette charogne quand elle est si ostensiblement exposée ?).

Comment ne pas voir que les faciès sans visage qui s’entassaient en s’évitant sous les ciels aphones des métropoles vomies par quelque Voie Lactée frelatée ont désormais perdu concrètement du tiers à la moitié de leurs traits expressifs ? Comment ne pas voir le sale sourire de l’autorité se félicitant du zèle de ses agents maintenant l’ordre abusif du moment ? Comment ne pas constater que s’est accéléré le rythme artificiel qui consolide toujours le confort des puissants et des accapareurs tandis que durcissent les outrages de la précarité des pauvres ? Comment ne pas voir que la vis de l’absurdité à laquelle sont soumises nos vies a été serrée d’un nouveau cran ?… et comment ne pas deviner avec horreur tous les crans restants qui n’attendent que d’être atteints ?

Le soleil peut bien briller dehors ; son zénith, nous ne l’entrevoyons plus, emportés que nous sommes dans notre chute sidérale. Chaque nouveau point-supposément-bas n’est qu’un palier supplémentaire vers l’infini nadir que nous n’avons pas encore heurté. Qui aurait pu croire que l’Histoire se construisait sur des abandons si misérables ?… sur des contre-temps si indigents ? Alors, pourquoi s’infliger pareil spectacle de lamentable forfaiture quand il serait si simple de s’endormir ?

Ne serait-ce pas plus simple de s’endormir pour de bon ?
Ne serait-ce pas plus décent ?, ne serait-ce pas plus digne ?,
Ne serait-ce pas la seule façon de maintenir, vaille que vaille,
Une  dernière once de respect à nos contemporains désœuvrés
Ou d’espérer obtenir d’eux le pardon pour nos propres failles ?
Face à ce déplorable spectacle, face à cet effondrement las,
Ne serait-ce pas plus simple, plus décent, plus digne,
Ne serait-ce pas plus humain, plus indulgent, que de s’endormir ?

Car, les premiers pétales floraux ont beau
Prendre les branches d’assaut
Et le soleil imposer, en son triomphe,
La gloire d’un printemps précoce,
Un voile cafardeux maintient son emprise
Et soumet la saison et la ville
À son veule sommeil de bile et d’avanie.

Il n’y a rien de bon et la veille me poursuit
Comme elle a torturé Cioran et Tsvetaïeva
Dont les yeux, épuisés mais grand ouverts,
Ne pouvaient esquiver la terrible perspective
Des flammes qui dévoraient le ciel et la nuit…
Désertée d’ivresse, de songes et de méditation,
Cette veille n’est qu’une insomnie misérable,
Un éveil incomplet, un éveil lésé de délivrance…
Elle ne me libère pas, elle n’affranchit rien,
Elle traverse les heures désormais indistinctes
Et s’écrase sur les gonds de la beauté vernale.
Aussi resplendissant qu’il soit vu des cimes,
Le macadam des rues fait office de fange
Et nos masques paraissent des serres
Quadrillant le bourbier urbain et déployées
Contre l’enchantement du printemps.

Mais le sommeil ne viendra pas…
L’esquive réelle n’efface pas l’assaut ;
Campée sur ses pieds, elle désarçonne.
Ainsi en sera-t-il de cette misère :
Plutôt qu’en cet espoir de repos opiatique,
Il me faudra façonner une alternative
Puisque le sommeil ne viendra pas…

Comme toujours, il sera de ma responsabilité
(il sera de notre responsabilité à tous)
Que de parvenir à changer esthétiquement
(en actions et effusions faites arts)
Toute la beauté, la paix et l’inspiration
Que cette ère filtre au compte-gouttes
Mais dont nos vies ne peuvent se passer.

Il sera de ma responsabilité
(de notre responsabilité à tous)
D’assembler les puissances
(telluriques, solaires, cosmiques)
Qui bénissent ces rives de Garonne
En un feu de joie sensoriel,
Une Saint-Jean émotionnelle,
Qui réchauffera enfin nos êtres
(glacés, ségrégués, éteints)
Et ravivera un été spirituel
Au cœur de cet hiver méridional.

Il sera de ma responsabilité
De trouver les mots
Qui peindront comment,
En s’épanouissant
Dans les moindres pores
De ton visage de brique,
Les floraisons
Embrasent tes toits
D’une phosphorescence
Qui incendie les abysses
Et embrasse tes nuits,
Ô ma chère cité natale,
Ô ma belle Toulouse…

Février 2021

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Rédigé par
Cédric Vallet
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