Jeux floraux, XXVI

Kazimir Malévitch, "Suprématisme, 1915", 1915

En arrivant par l’Est,
Par la rue des Polinaires,
On la voit s’élever par-dessus
La cime des micocouliers.
De sa brique de sable ocre,
La Dalbade s’impose en forteresse
Dont la tour crénelée et imposante
Esquisse quelque citadelle levantine
Où marcheront toujours les croisés
Et échoueront toujours les Croisades.
En arrivant par l’Est, paradoxalement,
Une évocation de l’Orient se dresse
En surplomb de la Garonnette.

Cette vision méditerranéenne s’essouffle
Quand percent les précoces nuits hivernales.
Le vieux quadrillage médiéval perd en détail,
Son anarchie géométrique est avalée par la Lune…
Réfractée en son rayon livide comme en un prisme,
La ville recomposée apparaît sous une facette nouvelle :
Dans les bris de ses tuiles naissent d’inconnus alphabets
Qui s’échinent à la décrire en quelques langues nouvelles ;
Impressions oniriques s’imprégnant jusque sur mes doigts
Concassant la moindre résurgence cognitive en un solide
Froid,

définitif,
plat,
éteint,
indifférenciable,
tout juste coloré.
L’automne expire loin de ma semi-retraite
Pour se muer dans la morne saison des fumées…
Ce n’est pas le brouillard ni le gel qui qualifient l’hiver ;
Ce sont les stigmates urbains de l’ère industrielle :
Les chemins

de fer,
les vieilles zones
désaffectées,
Les maisons

ouvrières
des cheminots
donnant
sur les rails,
Les pountils

et les passages à niveau
plutôt que sur les canaux.

Mes yeux se perdent en un mirage déformant
Suggéré par des jeux de chambres à miroirs,
Mes yeux scrutent tout à s’en renverser et,
Par un exercice d’adaptation déboussolant,
Empruntent les formes du Suprématisme
Pour appréhender et interpréter le défilé
Des gestes et images qui leur est proposé.

Mon regard cubiste est vissé dans une focale photographique
Et mon être tout entier enregistre les pulsions de l’ère ;
Je suis un instrument d’expression proprement analogique
Qui rend en un chaos assourdissant l’époque que je digère.

Mes sens se sont refroidis ;
Ils ne répondent plus
aux sensations,
Ils servent une géométrie,
une abstraction !

Tout lyrisme y est banni,
Toute vision balayée,
Je ne rends que les vibrations
Qui se propagent en ondes
Et s’en vont colorer des formes
Dont elles ne désirent
Ni la naissance ni le règne.
Tout lyrisme est banni,
Si irrévocablement,
Au point d’arracher
Toutes les cordes vocales
Emplies de protestations
Par mesure de précaution.
Tout lyrisme est banni…
Toute vérité ensevelie…
Tous les cris extorqués…

Je porte pourtant ces cris tonitruants
Que l’époque
recouvre,
avorte,
assassine,
Je les porte à m’en confondre avec eux ;
Je suis ces cris qui traversent les murs
Derrière lesquels on aimerait les terrer.
Je suis le hurlement révoltant et glaçant
Qui démolit les armatures des fenêtres
Dont les cadres sont trop fébriles
Pour l’enfermer et le contenir tout à fait.
Je suis l’étrange harmonie gueularde des aliénés,
Ceux à qui l’on confisque le beau et le grand
Et jusqu’au droit de dénoncer la laideur environnante.
Je suis le cri foudroyant des Créateurs cosmogoniques
Que l’on tente de châtrer
en éventrant
en leur matrice
Une Genèse née
dans les gravats
d’une déflagration.

Animé
d’une haine
formaliste,
je suis le chant
Des oiseaux
qui refusent
de perdre
leurs ailes.
Tournant sur moi-même, je marche sur les pistes
Qui tapissent l’univers de ma chambre-monde.
Les hallucinations, les effets d’optique,
Je les défie, je les brave tout entiers
Et je me jette dans le cœur de leur nuée.

Entre les murs
de mon esprit
sevré d’exaltation,
Je recompose les termes
esthétiques
et sensoriels
Par lesquels
se régénérera
la germination du beau…

Engoncé dans ma chemise à carreau qui enserre
Ma peau,
mes gestes
et jusqu’à
mon être plein
Je ressens la compression s’imposer sur moi…

… il me faut m’en libérer !

Que mes épaules s’affranchissent d’un mouvement
Et qu’implosent les boutons de ce corset de coton !
Dans un rai
de pleine lune
j’étriperai mon carcan
Et répandrai
son sang
noir
et ses formes
cubiques
Sur les pavés
incandescents
de ma ville
natale.

En piétinant les oriflammes de mon assujettissement
Je révèlerai leur essence exacte de lambeaux souillés.
Ils seront le socle sur lequel, affranchi, je m’élèverai
Pour me couronner des boucles de cheveux de Séléné
Et, ainsi, me changer en gigantesque phare-humain :

Le tissu
arraché
à ma peau
constituera
mon piédestal,
La Lune
sera lentille
et, de mes yeux,
jaillira la lumière

en mes yeux
s’associeront
les lumières
spectrales
de la lune
et d’un
projecteur

c’est par leur biais
et avec leur secours
que je redessinerai
sur la toile blanche
de mon esprit assombri
les contours encombrés
des différents plans
qui se sont succédés
pour définir l’urbanité
des pavés incandescents
de ma ville natale…

En mon esprit,
je convoque
les imbrications
anarchiques
Des rues
du vieux centre
qui forment
un paquet de nerfs ;
Je fracasse
le cadavre rose
de ce feu éteint
nommé Toulouse
Pour que rejaillisse
en ses veines
son ignition
flamboyante !

Sous mes yeux, tout l’univers tolosan se recompose.
Les rues superposent l’ensemble de leurs silhouettes
Et toutes les âmes qui sont passées ici se confondent.
Calas et Simon de Monfort réexpirent leur agonie
Et, transperçant leurs entrailles de suppliciés,
Germent en un printemps grandiose d’éternité
Les fleurs qui ornementent la poésie des Pays d’Oc.
Se gonflant, les pétales libèrent le chatoiement rosé
Des violettes, des églantines, des amarantes et œillets.
Affranchi, il s’empare des soucis et de leur éclat solaire
Pour se peindre de leur jaune d’or intense et complémentaire.

Les pétales gonflent encore,
Leurs teintes gagnent en détail ;
Chaque pigment s’autonomise
Et propose ses particularités
(sa couleur propre, ses formes)
Pour remplacer l’intangible
(spectral, fantasque et chargé)
Qui a changé la ville à son état.

Une croix rouge, un grand cercle noir,
Un rectangle vert, un rectangle jaune,
Un fond blanc,
blanc,
blanc,
blanc
Dominé d’un carré
blanc,
blanc,
blanc
(d’un autre blanc… d’un blanc cassé…)
Monde suprêmement abstrait, mécanique
Emporté dans un ballet de rêves froids,
Avants-gardes d’hivers en béton et acier
Qui se dessinent sur la paroi de mes murs
En un fond blanc,
blanc,
blanc,
blanc
Surplombé d’un carré
blanc,
blanc,
blanc
(d’un autre blanc… d’un blanc cassé…)
Une croix rouge et un grand cercle noir
Qui jaillissent sur la toile, la désacralisent,
La bastonnent de pigments brutalisants
Pour exprimer la diversité et la férocité
Des formes de la jungle industrielle.
La géométrie sauvage des engrenages
Accouche sur mes yeux-obturateurs les vocables
De la toute-puissance des couleurs primaires,
De l’absolution absolue de l’humanité servile
Et des indicibles devises de l’idéalisme ivre…

Si ma ville disparaît, devient le prétexte esthétique
Des déploiements d’une avant-garde centenaire et
À l’érection de ses œuvres et concepts suprasensibles,
Si l’assimilation terminale de la post-modernité
Aboutit à cette critique fondamentale faite art ;
Si un jet de vie et  de grandeur, si une quête d’infini
Se détachent de ce sale flou qui cadenasse mon esprit,
Alors, dans les associations des formes et des couleurs
Et par les expansions diffuses de la géométrie faite-fleurs,
Ma cité retrouvera sa silhouette propre ainsi que son sang
Et Toulouse renaîtra de la cendre de ses briques éternellement.

L’heure
de la superposition
indéfinie
est passée
Assimilant
le cubisme
le suprématisme
et le futurisme
Les pétales
initient
la prise de position
esthétique
Qui redonnera
à Toulouse
sa réalité
concrète.

Les fleurs gigantesques ne sont pas un paravent,
Elles sont la pulpe, l’essence fondamentale
Qui, en temps de confusion, propage le repère,
Le phare, le refuge vers lequel, tanguante
Dans les déluges et Odyssées qu’elle aborde,
La ville a fixé son cap pour rentrer à bon-port.
De ces fleurs, symboles d’éternelles rééclosions,
De ces pistils figurant des cornes d’abondances,
Se disséminent toujours les arômes et les senteurs
Qui caractérisent la figure, la chaleur et le corps
De cette
Espagne apaisée
Méditerranée continentale
Gascogne romanisée
métropole mondialisée
capitale comtale
nation-stigmate
Qui, poussant à l’ombre des Pyrénées,
Éleva une Cocagne en bord de Garonne.

Quand la fièvre florale tombera, la Dalbade m’apparaîtra
Dans l’impression levantine de ses briques et micocouliers.
Si l’épanouissement commence sur la figuration juste
De ce cœur stellaire où les rues battent un sang ocre,

Je saurai me rappeler de ce que mon trouble abstrait
A révélé en renversant mes perspectives et certitudes.
Je saurai, malgré les reflets qui envahirent mes rétines
Et me portèrent à voir mille ailleurs et mille autrefois
Danser en mon studio et dans les rues de ma ville natale,
Que ces illusions seront moins fortes que la vérité florale
Qui éclot dans l’incandescence même des pavés de Toulouse.

28 novembre – 3 décembre 2020

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Rédigé par
Cédric Vallet
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