Jeux floraux, XXVIII

Paul Klee, "Château et soleil", 1928

Rien à la fenêtre,
Rien dans les rues…
Plus encore qu’à l’habitude,
Mon ébriété sera donc stérile.

Rien à la fenêtre et rien dans les cœurs, non ;
Rien dans l’estomac, rien dans la tête,
Rien dans les tripes et les gonades,
Rien dans tous ces yeux analphabètes
Qui ne savent rien discerner, rien reconnaître
Et périclitent dans la pleutre souillure
Qui qualifie si favorablement notre temps.

Si le scotch m’allège la tête
Et fait s’épaissir en mes vaisseaux
Mon sang somnolant mais avide,
Vers quel néant grotesque me conduit-il ?
Dans quel stupide cul-de-sac m’effondrerai-je
Parmi l’indigne vomissure de ce siècle cataleptique ?

Épuisés de s’enfoncer dans la lâcheté,
Mes talons s’insurgent et massacrent le sol.
Ils le creusent. Comme un Ange de destruction
Qui ouvrirait les Enfers pour mieux les abolir.
Oh, épuisé de vivre parmi la résignation,
Épuisé de tolérer le règne des misérables,
Des gueux de l’absolu, des tièdes arrogants,
J’éructe en chacun de mes gestes l’insurrection
Contre cette vie creuse, puante et fétide,
Cette vie avortée, incarnation suprême de l’apathie
Qui étouffe les grands crimes autant que les béatitudes.
Oh, épuisé de cette ère-automate, je réfute ma défaite
Et j’écrase mes os contre l’absurde béton du convenable…

Ce n’est pas d’une prière qu’enfante ma communion,
C’est d’une danse chamanique, d’un séisme hallucinogène :

Ah ! Que l’alcool m’éprouve… qu’il me raisonne…
Qu’il apaise ma fureur ou, au moins, qu’il la colore
En rêves expressionnistes et chamarrés,
En paysages pacifiés où s’accomplissent
Toutes les rédemptions, tous les prodiges
Et où, après y avoir échoué en vaincues unilatérales,
Les âmes écorchées s’y régénèrent pour triompher
De leurs fêlures et de leurs sinistres tares.
Oui, que l’alcool qui m’éprouve enfin me raisonne,
Qu’il soulage ma colère inféconde, qu’il la noie
Et qu’il épuise les agents de ma damnation…
Qu’il force la vision après laquelle je cours tant,
Qu’il dessine sa grâce hypnotique qui,
En naissant par l’action de mes doigts,
Propagera sa paix à travers le monde.
Oh, que l’ébriété magnifie mes aspirations,
Qu’elle libère leurs puissances éperdues,
Pour arracher sa lourdeur à mon corps.
Qu’elle soit le pont, l’union et la Concorde,
Qu’elle pave le sentier merveilleux où,
Enfin indiscutablement avenue pour tous,
L’harmonie des mondes assiéra son hymne.

Et toujours ce rien à la fenêtre,
Ce rien d’hiver, d’hiver toulousain
(un hiver infécond que répudie la neige).
Rien que ces journées de pureté muette
Sacrifiées au ciel clair, vierge et inviolé
Et à ces teintes de bleus doux et apaisés…
Et je revois sous le manteau de la nuit
Ce triomphe des variations solaires
Frappant à la fenêtre en charriant
Les secrets de plusieurs continents
Qui nous paraissent si loins aujourd’hui.

Ce grand soleil omnipotent,
Qui voit tout et éclaire tous,
Je me rappelle de ces dimanches
Entiers passés à le contempler
Plongeant en silence dans l’horizon
D’un brillant panorama urbain.
Des dimanches tout entiers
À le contempler plonger
Sur les Carmes et les jardins
Et jusqu’au-delà de la Garonne,
Sur les toits toulousains,
Sur le ciel et sur la tour
Du couvent des Jacobins
Jusqu’à ce que naisse l’orange,
Jusqu’à ce que perce le soir
Et que le clocher en s’éclairant
Ne paraisse emprisonner ses rayons
Pour les réfracter en étoiles sur la nuit.

Toulouse, cité solaire,
C’est d’un brasier astral
Que tu bâtis tous tes murs.
Allumant tes nuits, ton hiver
Et jusqu’à la morosité de ces temps,
Le secret de ces lanternes de phare
Est contenu dans chaque maille
De ton historique forteresse.
Et je prie les flots de mon ébriété
De mon conduire en ces lieux
Où tes briques s’affranchissent
Pour devenir les écailles
D’une fantastique mosaïque
Célébrant tous les Fébus.

Oh… bien d’autres jours,
Une autre soûlographie,
Et d’autres fenêtres
Ont beau animer cet espoir,
C’est vers ces élevés rivages
Que je souhaite laisser dériver
Mon ébriété ardente de vie.

Oui, quand elle transfigurera enfin
La colère que m’inspirent ces temps
À peine bons pour les moribonds,
Les dépouilles et leurs charognes ;
C’est bien vers ces élevés rivages
Que je souhaite laisser dériver
Mon ébriété ardente de vie…

8 janvier 2021
15-18 janvier 2021
29 janvier 2021

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Rédigé par
Cédric Vallet
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