Jeux floraux, XXXIII

Alexandra Exter, "Composition futuriste", 1918

Quel visage auras-tu
Cité de briques, cité de verre ?
Pour quelle saison optera ton jour
Entre tes lourds étés et tes doux hivers ?
Quelles émotions marqueront ton visage ?
À quelle identité te marieras-tu ?

Ton ciel rempli
Par la couverture nuageuse
Prolonge l’aurore
Bien au-delà de ses heures.
Ce pourrait être
Autant un smog
Que de la brume
Qui s’interpose
Contre le soleil.
Et si je parcours les rues
En m’enveloppant de ce gris,
Si le canal et les murs
Paraissent s’être endormis,
Il ne suffit que du pur éclat
D’une coulée de glycines
Pour régénérer un jour maussade
Et disperser les derniers nuages.
Quittant Les Chalets,
Je peux voir surgir
Sur les glaces de Compans
Et dans l’eau du lac
Du Jardin Japonais
Les premiers reflets
D’un azur souverain.

Tes berges vides
Ont des allures
De jardin défendu.
La Prairie des Filtres
Baigne de solitude
Pourtant, sous ton ciel
D’un bleu radieux,
Les arbres fleuris
Répondent aux arrêtes
Enneigées et vaporeuses
Des Pyrénées au loin.
Ce panorama d’éther
Calque un paysage
Dans l’horizon urbain
Et rappelle les impressions
Des estampes japonaises.
Le printemps déploie sa paix
Comme la Garonne infiltre
L’eau des hauts-sommets
Jusqu’en ton cœur brûlant.

Tes rues vides
Avant même le crépuscule
Témoignent d’un épuisement.
Ce n’est pas la pluie
Qui décourage les badauds,
Ce sont les circonstances
Absurdes et capricieuses
Qui régentent nos vies.
Propageant ses eaux sales,
Le gris a inondé
Tes rues et tes murs.
Ce qu’il répand
Sur ton étrange désert,
Ce sont des flaques graisseuses
Où rien ne se reflète.
Ce qu’il répand
Sur ton étrange cimetière,
Ce sont les répliques
D’un couvercle nuageux
Qui emprisonne la ville
Et étouffe son souffle.

Ma tête remplie
De désirs étouffés
Et de souvenirs dorés
Pour accompagner, seuls,
Cet embryon d’ébriété.
Au-dessus de mon verre
Et des bouteilles vides,
Je suis abondant… plein…
Ma peau est encore riche
Des fragments hâlés
Que le soleil me consentit ;
Je les ai assimilés, intégrés,
J’expire leurs rayonnements
Puisant dans les figurations
Puissantes et déchaînées
D’une vie solaire et enjouée,
Une vie affranchie de brides.
Je me réveillerai, je le sais,
Seul parmi les ombres fantomatiques
Et les décombres des eaux-de-vie
Mais, dans les étranges reflets
De quelque miroir asymétrique,
Je trouverai dans ma mémoire menteuse
Tes milliers de visages enjoués,
Réminiscences encore vives
D’une ère où cette vie triomphait.

Et tu erres encore
Cité de rose, cité de vert ;
Entre les empreintes du froid
Et les promesses caniculaires,
Tu es la synthèse des saisons
Qu’avril convoque tour à tour.
Tu es une indécision de chaque jour,
Tu es un spectre de vie régénérée,
Tu es le cri des bourgeons
Qui naissent dans le cœur des glaciers.

Avril 2021

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Rédigé par
Cédric Vallet
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