Jeux floraux, XXXIX

Henri Rousseau, "Le centenaire de l'indépendance", 1892

Un cri général a traversé la ville.
Son explosion a fait céder un couvercle
Et les festivités ne font que commencer…

Ce n’est pas une foule qui déambule
Dans les rues, sur les places et les quais,
C’est un peuple repeint de rouge et de noir.
Des inconnus hurlent en s’embrassant
Et la masse s’assemble en un banc cohérent
Qui, dans cette joie intense et partagée, fusionne,
S’époumone « Tou-lou-sains ! Tou-lou-sains ! »
Ce ne sont que les archanges de l’ovalie
Qui s’emparent des âmes et des corps ivres,
Mais toute la ville est emportée dans le vent
Que souffle cette célébration incontrôlable.

Place Saint-Pierre, une odeur de fumée domine
Et des jeunes aux figures enfantines dégueulent.
Ils vomissent de joie, de fierté et d’arrogance,
Ils sont aussi misérables que beaux et triomphants,
Ils sont aussi détestables que généreux et divins.
Beaucoup parmi eux n’ont rien compris à ce match
(profondément fermé, stratégique et inintelligible)
Beaucoup parmi eux se contentent de répéter les slogans
(invariablement usés, critiquables et chauvins)
D’une fierté automatique et presque rance qui explique
Pourquoi notre club peut être si haï ailleurs en France
Mais qu’importe !… La communion est si vraie, si pure,
Que rien (strictement rien) ne peut la gâcher tout à fait.

Sur la place rouge de monde, plus noire que l’effigie de Nougaro,
Aucun espace ne se libère, aucun comptoir n’est accessible ;
Je m’enfuis donc vers une autre rade, un autre repère,
Et je traverse les boulevards qui font salle comble.
Une parade de voitures, de deux-roues et de drapeaux
Font résonner plusieurs milliers de klaxons désinhibés
Jusqu’à l’orée de la vieille citée faussement endormie.
Un vieux camarade m’embrasse et je pense à tous les autres,
À tous ceux que cette nuit enserre jusqu’aux larmes,
À tous ceux pour qui la vie devient plus légère
Grâce à la seule domination d’une vingtaine de gaillards
Portant au cœur un blason, un S, un T, une histoire
Et cinq étoiles camouflant mal vingt-et-un bouquets.

Quand je rentre, les poches vides, la tête pleine,
Je fais un crochet par la Place du Capitole,
Pour voir les cadavres de ce bonheur joncher le sol,
Pour voir la façade de la mairie défier le noir de la nuit
En s’éclairant d’un rouge plus profond qu’à l’habitude ;
Mais c’est la lune, encore presque pleine, qui me sourit
Et me guide jusqu’à mon chez-moi solitaire
Où m’attendent du bon scotch et de la bière
Pour porter un dernier toast, un dernier hommage,
Au magnifique succès de ce club si cher, mon club,
Le Stade toulousain, venant d’accomplir le doublé.

Nuit du 25 au 26 juin 2021 

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Rédigé par
Cédric Vallet
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