Jeux floraux, XXXVIII

Constantin Bogaïevski, "Mémoires de Mantegna", 1910

En ces soirs terminaux des Gémeaux
L’obscurité présente un visage émacié ;
Affranchie de sa latitude, grésille déjà
L’insane démence du Tropique du Cancer.
Il n’y a qu’à tendre le bras pour la sentir,
Pour fendre la chimie de cet air lourd et chaud
Et y humer les puissantes phéromones méridionales
Aux parfums enivrants, aux senteurs malsaines
Et dont l’âcre saveur reste irrésistible.

Ce n’est pas encore la véritable nuit,
La voile marine tranchée d’un rayon laiteux
Dormant par-dessus les halos des lampadaires
Mais, face à l’éprouvante cagnàs du jour,
Cette ombre qui se prolonge est déjà un répit.

Ce n’est pas encore le véritable petit-jour,
La grande insomnie ni même la pleine-lune,
Ce n’est pas encore l’effusion décorsetée
Ou la vie candide exultant son ignocence ;
Ce n’est qu’une simple gorgée de nuit
Éclairée d’un infime croissant de Lune,
Ce n’est que la simulation intérimaire
Des zigzags repoussant l’exposition totale
Que la pénombre promet quand se couche le Soleil.

Ce n’est pas encore la nuit profonde et sauvage ;
Nous restons à l’orée de cette forêt équivoque
Et percerons encore moins qu’à l’habitude
Ses hurlements astraux recouverts de la cendre
Que l’éclairage public projette par nuées.

Rien en ce spectacle ne peut encore se revendiquer
Ni des secrets ni de la mystique purement nocturne
Mais, avant de plonger dans ce simulacre obscur,
J’ai admiré sur le Quai Lucien Lombard,
Les toiles qui se peignaient et se déployaient
Pour l’enchantement des seuls flâneurs.

Et j’ai vu le Pont Saint-Pierre
Qui enjambait la Garonne
Pour se refléter en ce miroir
Et, ainsi, partager sur sa surface
Le domaine des cieux
Du domaine des eaux.

Et j’ai vu le fleuve serpenter
Depuis la chaîne enténébrée
Et poursuivre sa course fiévreuse
Non vers l’estuaire du Nord-Ouest
Mais vers l’horizon,
Mais vers le crépuscule…

Nuit du 14 au 15 juin 2021

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Rédigé par
Cédric Vallet
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