Kundera et l’universalité de l’oppression

Christopher R. W. Nevinson, "Retour aux tranchées", 1914-1915

Parmi les nombreux thèmes que Milan Kundera développe dans son roman de référence L’insoutenable légèreté de l’être, se retrouve le sujet déjà central dans La plaisanterie du rapport des tchécoslovaques face aux différentes nuances et variations de communisme qui présidèrent les institutions de leur régime d’après-guerre. Le Printemps de Prague y apparaît alors, plus qu’une toile de fond, comme une indiscutable cicatrice dont la brûlure est à la fois une peine et une manière de définir les personnages (par les autres et de leur propre gré).
Dans cet extrait, terreau sur lequel il pourra bâtir plus tard son concept du
kitsch, l’auteur nous fait voir à travers les yeux de la peintre exilée Sabina que la forme que prennent les cortèges on-ne-peut-plus démocratiques qui fleurissent sur le versant ouest du rideau de fer ne lui est pas si étrangère que cela. Pour ce personnage dont les désillusions sont anciennes et rarement exprimées tout haut, il n’y a guère de différence entre les rangs serrés des uniformes et des brassards politiques et ceux, plus lâches, des banderoles et des slogans. Surtout, il y’a cette même certitude que cette foule, cette cause, si elle s’emparait de l’illusion symbolique de la majorité, réprimerait la minorité de la même manière que toute entité majoritaire le fait, quelles que soient les couleurs, les valeurs ou les étendards derrière lesquelles elle se masse. Derrière les milliers de figures que peut emprunter l’oppression dans son accomplissement, Sabina y reconnaît une même racine, un même mal ; universels.

« Un ou deux ans après avoir quitté la Bohême, elle se trouva tout à fait par hasard à Paris le jour anniversaire de l’invasion russe. Une manifestation de protestation avait lieu ce jour-là et elle ne put s’empêcher d’y participer. De jeunes Français levaient le poing et hurlaient des mots d’ordres contre l’impérialisme soviétique. Ces mots d’ordre lui plaisaient, mais elle constata avec surprise qu’elle était incapable de crier de concert avec les autres. Elle ne put rester que quelques minutes dans le cortège.

Elle fit part de cette expérience à des amis français. Ils s’étonnaient : « Tu ne veux donc pas lutter contre l’occupation de ton pays ? » Elle voulait leur dire que le communisme, le fascisme, toutes les occupations et toutes les invasions dissimulent un mal plus fondamental et plus universel ; l’image de ce mal, c’était le cortège de gens qui défilent en levant le bras et en criant les mêmes syllabes à l’unisson. Mais elle savait qu’elle ne pourrait pas le leur expliquer. Elle se sentit gênée et préféra changer de sujet. »

Milan Kundera, L’insoutenable légèreté de l’être (1984)
Traduit par François Kérel

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Rédigé par
Cédric Vallet
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