L’homme qui marchait sur la Lune (Howard McCord)

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Dans la caste des meurtriers, il y a les guerriers et les assassins, les romantiques qui se battent bruyamment pour un idéal et les exécutants de l’ombre qui accomplissent leur tâche avec froideur. William Gasper est résolument et consciemment un assassin, « de caractère comme de profession » et il fait de son récit « un cours pour apprenti assassin ».

L’homme qui marchait sur la Lune est le roman d’un poète. Comme, avant lui, beaucoup de poètes romantiques de la première moitié du XIXe siècle (Lamartine, Vigny, Musset, Gautier…), Howard McCord a succombé à la tentation de l’aventure romanesque. Appât d’un public plus large ou attraction esthétique réelle, le fait littéraire qui résulte d’une telle démarche produit quoi qu’il en soit des résultats insolites, des romans inclassables, qui naviguent entre deux eaux et recèlent le charme de la discordance. L’homme qui marchait sur la Lune est un roman de cette trempe, un roman qui continue de travailler longtemps après sa lecture.

Assurément, McCord n’est pas un auteur de thriller, et pourtant, son unique roman déroule sa narration sur un rythme de thriller. Ce rythme lui donne en quelque sorte un squelette, mais la chair qui vient se greffer sur ses os échappe au thriller et puise sa matière dans la langue poétique.

William Gasper, dont le lecteur suit l’ascension sur une montagne du Nevada, demeure longtemps un inconnu dont on ne sait rien. Il se présente lui-même comme un « nihiliste marginal », qui, justement parce qu’il est marginal, est capable de saisir le charme de cette montagne surnommée la Lune, dont l’intérêt est nul pour la plupart des gens de la région. Rocher posé au milieu du désert, elle est pour notre ermite désabusé l’expression parfaite de l’inintelligibilité du monde et il aime se fondre en elle pour se mêler à sa dimension minérale, redevenir atome de poussière. Il y fait en solitaire l’épreuve fondatrice de la fragilité de l’existence et parvient ainsi à desserrer les chaines qui entravaient son esprit.

« Je suis un élément négligeable : ma nature ne me pousse pas à devenir un soldat grandiose. Je discute de ma santé mentale avec la River Sorrow, mais elle ne me répond pas. Les peupliers me traitent comme si j’étais innocent et vierge. Les oiseaux chantent pour moi aussi librement qu’ils chantaient pour Job, le Christ, ou Napoléon. Je ne puis rien faire qui offense ou ravisse l’univers. Et je ne suis pas différent de vous. »

Gasper voyage léger. Son sac à dos ne contient que l’essentiel, ses repas sont frugaux et son organisme endurant s’est accoutumé à ne consommer que très peu d’énergie. Se sachant condamné à l’oubli, il réduit autant que possible les traces de son passage sur Terre. Il n’a pas plus d’attaches familiales que de dépendance physique à quelque désir que ce soit. Sa vie est uniquement intérieure et contemplative.

Au fil du texte, son passé énigmatique se dévoile en même temps que la réalité du monde disparaît sous un voile nihiliste qui plonge le lecteur dans un scepticisme généralisé. Comme Wittgenstein, William Gasper s’était construit une hutte au sud de sa montagne fétiche, pour accueillir ses méditations. Mais il s’est finalement révélé peu enclin à la méditation et à tout autre forme d’activité de l’esprit. Il a donc abandonné sa hutte et se contente maintenant de marcher, sans but, les sens en éveil permanent, obéissant à un devoir de mutisme devant l’indicible réalité, devoir là encore inspiré de Wittgenstein (voir l’excellente note de Jacques Darriulat sur la question : « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire. »). Toute forme de civilisation serait un obstacle à la tranquillité à laquelle il aspire dans l’instant. Même la tente est de trop durant ses escapades :

« Je ne tolère pas facilement la présence d’une barrière entre moi et la courbe infinie de l’univers. »

Howard McCord a-t-il voulu brosser dans cet homme tiraillé entre l’univers infini et le langage impuissant le portrait du poète ? Certainement. Être-au-monde de la chose sensible d’un côté, évanouissement du sens dans l’intellect de l’autre. Et, entre les deux, le poète qui expérimente, se débat. William Gasper, à l’image d’un Francis Ponge, a clairement tranché en faveur du Parti pris des choses, celui de la substance étendue au détriment de la substance pensante :

« Mes jours seul en Islande à marcher dans le centre de l’île furent les plus heureux de ma vie ; l’omniprésente luminosité de l’Arctique et ces vents qui se meuvent comme des géométries solides leur donnèrent un parfum vivifiant. »

Mais Gasper n’est pas un poète. C’est un tueur à gages, un assassin conditionné par les Marines à « ne détourner les yeux d’aucun spectacle ». À ce titre, il est l’antithèse de son créateur : si McCord, vétéran de la guerre du Vietnam, a choisi la poésie après avoir fait l’expérience de l’absurdité de la mort, son personnage a fait le chemin inverse, choisissant la mort après avoir fait l’expérience de la vanité de la poésie. Ce dernier a bâti sa poésie dans la minutie des pièces d’un colt 45, dans la virtuosité de son assemblage en plein combat, dans l’art de se mouvoir sur un champ de bataille, dans la précision d’un tir de sniper.

Se déploie alors une métaphysique de l’existence en embuscade qui fait la part belle au surgissement du surnaturel. La sorcière Ceridwen, déesse galloise de la mort et de la fertilité, s’introduit dans le récit et y fait peser une menace impalpable, en même temps qu’elle brouille la frontière entre le sensible et le suprasensible, entre le réel et l’imaginaire. Une traque mystique s’engage entre son serviteur, le chat Palug, et notre marcheur assassin. Illusions, apparences trompeuses, surgissement du rêve dans la réalité : tout concourt à brouiller les repères de l’homme rationnel. Ceridwen est le nom que Gasper donne à ce brouillage, mais elle demeure une brume dans les replis de son esprit, comme un « au-delà de la physique » dans lequel son « appel vers le ciel » trouve un écho.

« Les tueurs sont souvent fous. La folie pouvait bien être le nom de l’état où l’on se trouve lorsque les rêves semblent sourdre de la réalité du jour, comme Cerridwen sourdait de mes jours et de mes nuits. »

L’homme qui marchait sur la Lune est-il fou ? Pourchasse-t-il une illusion vers laquelle il nous entraîne ? Une chose est sûre, il s’est retiré du monde des hommes et nourrit une fascination pour la lumière des étoiles, dont nous sommes tous issus :

« La physique nous dit que nous sommes tous de la lumière d’étoile, des énergies cycliques qui se manifestent un temps sous cette forme, plus tard sous une autre. Nous sommes tous lumière, lumière dans notre chair pondéreuse, lumière dans notre sang qui pulse. Nos douleurs sont lumière, nos os, nos étrons étincelants, nos fièvres et nos rêves : tout cela est lumière. »

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