Le Secret des tranchées (Thomas H. Cook)
le secret des tranchées

Le choix de traduire « What’s in a name ? » par Le Secret des tranchées me laisse dubitatif tant ce titre colle peu au thème de la nouvelle de Thomas H. Cook. Un secret, il y en a bien un. Et encore, ce n’est qu’en apparence. Car, ce secret que le narrateur, Franklin Altman, croit apercevoir dans le comportement énigmatique de son interlocuteur se révèle finalement ne pas en être un. Et le rôle joué par les tranchées dans la destinée des deux personnages ne paraît pas suffisamment déterminant pour justifier une telle mise en lumière dans le titre. Le choix est-il imputable au traducteur ou à l’éditeur ? Je n’en ai aucune idée. Mais celui qui m’apportera une explication plausible à cette énigme recevra toute ma gratitude, dont la rumeur de l’introduction en bourse circule déjà dans les cercles d’initiés. En attendant, retour rapide sur ce texte court et mystérieux.

Le secret des tranchées qui n’en est pas un

Franklin Altman, né Ziegfried Altman (Ziggy pour les intimes) à la fin du XIXe siècle dans une famille de nantis allemands, a quitté son pays après la Première Guerre mondiale et mis les voiles sur les États-Unis. Là-bas, il s’est taillé une solide réputation de collectionneur érudit de manuscrits et de livres anciens. Sorte d’intellectuel officiant en dehors des sphères universitaires, il s’est bâti une légitimité singulière, qui lui vaut, le 11 novembre 1968, d’être invité à donner une conférence lors de la commémoration du cinquantenaire de l’armistice. Le sujet de cette conférence ? Le rôle des grands hommes dans l’histoire.

Altman aurait vraiment voulu croire au mythe du leader que défend Thomas Carlyle dans Les Héros, ce livre de 1840 qui l’a rendu célèbre. Il aurait vraiment voulu se ranger du côté de ceux qui pensent qu’un homme à la volonté exceptionnelle peut, à lui seul, détourner le cours de l’histoire. Il n’a jamais beaucoup apprécié les théories marxistes et se sent plus d’affinités avec la pensée d’un Carlyle. Seulement, après avoir longuement étudié le sujet, son honnêteté intellectuelle le contraint à renier son intuition :

« Je ne suis pas marxiste, dit-il, mais Marx avait raison sur un point : ce sont les grandes forces qui déterminent les grands événements. Un homme est porté par le courant de l’Histoire. Il ne peut ni le réguler ni en changer le cours. »

À l’issue de la conférence, alors que la salle se vide, un vieil homme ténébreux tarde à quitter les lieux et engage la conversation avec Franklin. L’existence a visiblement pesé de tout son poids sur sa personne et le conférencier prend en pitié ce vieillard dont le souffle de vie paraît aussi usé que les vêtements de friperie qui habillent maladroitement sa carcasse rabougrie.

Que veut cet homme qui impose sa présence et laisse le malaise s’installer sans dévoiler ses intentions ? La conversation révèle une proximité entre les deux personnages, qui ont tous les deux grandi à Linz et fréquenté le lycée de la Realshule à la même époque. Mais le rapprochement tourne court, car les itinéraires empruntés par l’un et par l’autre n’ont guère de points communs. Issu d’une famille de la haute bourgeoisie, anglophile depuis son plus jeune âge, Altman était un élève brillant et il a passé la guerre de 14-18 à l’abri au sein des services de renseignements. Son père a ensuite financé son départ pour le Nouveau Monde, où il a bénéficié du confort nécessaire au lancement de son affaire. En revanche, l’homme qui refuse de révéler son nom (parce qu’il le trouve « à coucher dehors »), a toujours vécu dans la pauvreté, n’a jamais brillé à l’école et a passé la guerre sur le front.

Sur le front, justement, il a vu mourir des compagnons d’armes parce qu’un membre des services de renseignements allemands avait trahi sa patrie en transmettant des informations aux Anglais. Forcément, Altman se sent visé, même si rien ne lui est explicitement reproché. Que peut bien contenir ce paquet que l’anonyme garde précieusement contre lui ? Peut-être des documents étayant son accusation ? Le soupçon s’insinue entre les deux hommes et empiète sur les nombreux silences que fait surgir leur échange bégayant. Tous les deux tombent cependant d’accord sur le caractère humiliant du Traité de Versailles, qui a offert le peuple allemand en pâture à la tyrannie des vainqueurs.

« C’est dangereux d’humilier tout un peuple. Un peuple peut devenir une bête acculée. »

L’uchronie au service de la réflexion sur l’histoire

Heureusement, le ressentiment des vaincus n’a pas abouti au deuxième conflit mondial que les analystes prédisaient et l’Europe connaît une longue période de paix depuis 1918. La nouvelle est donc une uchronie est c’est par ce procédé littéraire qu’elle interroge le rapport entre les histoires individuelles et la grande Histoire. On connaît la thèse d’Altman, qui est celle de Marx :

« Les petits détails changent de petites choses, voilà tout. »

Mais est-ce une vérité si inébranlable qu’il le croit ? Un petit détail ne pourrait-il pas être à l’origine de la disparition de la Deuxième Guerre mondiale, tout bonnement rayée de l’Histoire ? Au fur et à mesure que l’homme sans nom dévoile son passé, le lecteur acquiert une clairvoyance qui fait défaut à Altman, emprisonné dans l’ignorance de l’uchronie. Et lorsque le patronyme est enfin avoué, les zones d’ombre du récit sortent enfin de l’obscurité.

Le Secret des tranchées prend à rebours une tournure de conte philosophique. Mais un conte sans morale. Une expérience de pensée qui reconfigure l’histoire sous nos yeux pour enfermer la thèse de Marx dans un univers fictionnel et accréditer ainsi par un effet de miroir la thèse de Carlyle. Au terme de cette expérience, force est de constater que les petits détails (un simple nom inhibiteur, parfois une opportunité manquée de peu, etc.) peuvent changer de grandes choses. C’est d’ailleurs le sens que Thomas H. Cook donne à son texte dans l’entretien qui a été placé en fin d’ouvrage :

« Je voulais surtout montrer que le cours de la vie d’un simple être humain peut facilement changer du tout au tout et que, dans certains cas, ce changement peut avoir des répercussions historiques. »

Laisser un commentaire

Fermer le menu
non commodo fringilla suscipit tempus felis