Léon Bloy et la répression de la Commune

Yves Klein, "Monochrome rouge sans titre (coulée) (M 18)", 1957

Quand les auteurs catholiques des tournants du XIXè et XXè siècles évoquent la Commune de Paris et sa répression, on peut être surpris par le ton qu’ils emploient. Aussi éloignés qu’ils soient des ambitions politiques des Fédérés, leur dignité compassionnelle les amène à considérer avec charité le sort de ces martyrs de toujours, martyrs d’avant et d’après les barricades. Ils font, en revanche, montre d’une férocité outrée face aux louanges que l’ordre bourgeois en panique réserve à la cohorte meurtrière qu’elle presse contre les malheureux.
Ici, Léon Bloy ne fait pas exception dans un texte dont l’esprit rencontre encore, indéniablement, une immense résonance aujourd’hui…

« Qui se souvient d’une étonnante brochure devenue très-rare et que l’auteur a dû s’ingénier à faire disparaître ? C’est une espèce de pamphlet hebdomadaire, intitulé le Drapeau tricolore, rédigé par le seul Francisque Sarcey, et publié à Versailles, du 6 mai au 24 juin 1871, au moment même des incendies de la Commune.

À cette époque, tout le monde était quelque peu déséquilibré, chacun pouvant avoir l’illusion triste ou joyeuse de la fin de tout. Les grandes catastrophes produisent ordinairement cet heureux effet de faire jaillir le tréfonds des âmes en les détraquant. Elles sont ignorées à l’état normal. Si leurs caves profondes sont habitées par des monstres, nul n’en sait rien, et le titulaire de l’immeuble n’en est guère mieux informé que les étrangers.

Mais à l’heure affolante du péril suprême, les dragons désengourdis se déroulent et montent au niveau des cœurs. Quelquefois aussi, des héros insoupçonnés apparaissent inopinément dans le tourbillon des paniques. Il est vrai que cette dernière surprise est un peu plus rare et Sarcey ne la donna pas.

Le cuistre pacifique se manifesta soudain comme un massacreur et nous dévoila, du coup, les sales dessous d’un homme vertueux acceptant très-bien qu’on fusille les archevêques et qu’on incendie les palais, après avoir déboulonné la Colonne, — mais bavant de fureur, si l’on s’égare jusqu’à menacer le Grand-Livre et jusqu’à fricasser les propriétés.

« Il faut que Paris cède et soit vaincu, écrivait-il, dût-on noyer cette insurrection dans le sang, dût-on l’ensevelir sous les ruines de la ville en feu. »

« Si le prince Frédéric-Charles veut se porter roi de France, je lui donne ma voix. » !!!

Et, quand il a vu passer les prisonniers traînés à Versailles pour la fusillade ou l’exil, savez-vous ce que suggère à ce vieux pion tout conchié de peur, la vision dantesque de ce défilé des victimes de l’enthousiasme politique ou du désespoir ?

« L’âme avait-elle jamais éclairé de son rayon ces faces patibulaires et bestiales ? Avec quelle joie sereine, en revanche, l’œil se reposait, à côté, sur les loyales figures de ces braves gendarmes, qui, marchant d’un pas allègre aux flancs de la hideuse colonne, lui formaient un sévère et martial encadrement. Dire qu’il serait peut-être nécessaire de fusiller QUATRE-VINGT MILLE de ces gredins ! »

Je ne sais si mes souvenirs sont fidèles, mais il me semble que Marat n’en demandait pas tout à fait autant. L’homme capable de trépigner ainsi sur des vaincus et des enchaînés ne résume-t-il pas expressivement cette bourgeoisie féroce, adipeuse et lâche, qui nous apparaît comme la vomissure des siècles et qui l’a si justement choisi pour son précepteur ? »

Léon Bloy, Belluaires et porchers (XX, Il y’a Quelqu’un), 1905
(la partie dont est extrait ce texte est néanmoins signée du 28 janvier 1889)

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Rédigé par
Cédric Vallet
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