Les contes de l’empowerement contre l’affranchissement

John William Waterhouse, "Circé offrant la coupe à Ulysse" (détail), 1891

J’ai d’abord cru à une plaisanterie. En ces temps où des sites satiriques profitent de notre inattention pour se faire passer pour les institutions qu’ils parodient, je ne croyais pas qu’un titre sérieux puisse ouvrir ses colonnes à pareil canular. C’était sans compter sur la formidable résilience de notre époque à toute forme de ridicule. Par la voix d’une de ses contributrices spécialiste des enjeux d’égalité de genre, Forbes s’est donc vautré en plein dans l’idée que les pays qui auraient opté pour les meilleures réponses à la pandémie de coronavirus avaient tous la particularité d’être gouvernés par des femmes. Se répandant comme une traînée de poudre, cet article hémiplégique s’est bien assuré de gommer toute réflexion ou variable qui aurait l’outrecuidance d’écarter ces succès du fait qu’ils ont été obtenus par des femmes. Que ceux qui ont empêché Marine Le Pen d’accéder au pouvoir en 2017 se repentent donc d’ores et déjà à la lumière de la calamiteuse gestion française !

Quelques jours avant la publication de ce risible article, j’avais pu croiser la route sur Twitter d’un mème à peine moins subtil encore. On notera avec délice que son occidentalocentrisme l’empêchait de citer les présidentes de Taïwan et de Singapour et que son aveuglement sexiste allait jusqu’à inclure Sophie Wilmès, première ministre belge… quand la Belgique présentera moins de deux semaines plus tard le pire bilan de morts rapportées à sa population au monde (seule la micronation de Saint-Marin présente pire bilan relatif… mais avec quarante morts pour trente-deux mille habitants).
Mais, trêve de moqueries, il me semble important de ne pas laisser pisser pareille falsification et de dévoiler en quoi cette démonstration, viscéralement foireuse, si elle ne sert évidemment pas l’honnêteté intellectuelle et la meilleure compréhension de notre monde ne sert même pas la cause que certains ont pu croire qu’elle promouvait.

Ainsi, la tentative de corréler la capacité d’une nation à mieux absorber une pandémie à l’aune des seules actions de ses dirigeants est, au mieux, lacunaire, au pire, malhonnête. Évidemment que les réponses d’urgence des gouvernements ont des effets positifs ou négatifs mais, isolés, absolument isolés, pour quoi comptent-ils réellement ? Peut-on vraiment penser que ce qui fait que l’Allemagne ait pu limiter le nombre de morts dans sa population pourtant peu réputée pour sa jeunesse démographique dépende plus du fait qu’Angela Merkel ait eu tôt conscience de la gravité de la pandémie que du nombre très élevé de ses lits en réanimation sur son territoire ? Peut-on se contenter d’extrapoler l’action de Tsai Ing-wen à Taïwan sans même évoquer l’histoire sanitaire du pays qui a appris depuis près de vingt ans à faire face à ce type d’infections tant d’un point de vue décisionnel et infrastructurel que de celui des comportements de sa population ? Peut-on honnêtement évoquer les décisions de Jacinda Ardern de renforcer les contrôles aux frontières néo-zélandaises quand n’importe qui ayant eu l’occasion de séjourner sur l’archipel pourrait vous évoquer combien ceux-là sont déjà incroyablement scrupuleux en temps normal (pour protéger les très nombreuses espèces endémiques du pays) ? Afin de soutenir sa thèse, Avivah Wittenberg-Cox, fait fi de toute tentative réelle de peindre l’ensemble des éléments sur lesquels ces pays ont pu bâtir leur force ; tout est foutu à la fenêtre au bénéfice de la seule féminité du leader de l’Exécutif (qui est d’ailleurs plus assigné à sa seule féminité qu’à toute autre caractéristique ne serait-ce que politique). De même, elle oublie bien astucieusement de citer d’autres exemples comme la Corée du Sud, Israël, nombre de pays du Golfe et nombre de pays d’Europe (occidentale et centrale) pour louer leurs chiffres encourageants parce qu’eux n’ont pas eu la glorieuse idée de placer une femme à leur tête. Elle va même un peu plus loin en associant Benyamin Netanyahou à une liste « d’hommes forts utilisant la crise » pour renforcer leur terrifiant autoritarisme sans pour autant s’inquiéter du traçage présent à Taïwan, sans pour autant inclure à cette liste de méchants Emmanuel Macron dont certaines déclarations (certes officieuses) ne semblaient pourtant pas très éloignées d’une menace portée contre les voix dissidentes.

Ce que dénote toute cette pauvre comédie c’est à quel point toutes les pensées conformistes (celles qui ne travaillent pas sérieusement à dénuder, affaiblir ou détruire l’Ordre dominant) partagent le même logiciel. Qu’ils se réclament de n’importe où de la droite à la gauche, du camp de la réaction ou de celui du progrès en approche, ces tristes sires édentés de l’anti-système offrent en réalité leur blabla au service de ce système qu’ils ne savent pas désigner ; au service des Forbes et Avivah Wittenberg-Cox de ce monde. Obnubilés par la personnalisation des actions politiques et par leurs agendas de petites causes, ils sont prêts à tout abolir de la complexité du monde au profit de n’importe quel argument fallacieux en leur faveur. Ici, Avivah Wittenberg-Cox peut abuser ses suiveurs en foutant en l’air toutes les explications structurelles et infrastatales qui pouvaient aider à saisir des divergences dans la gestion de la pandémie au profit d’un désespérant conte d’empowerement féminin, empowerement dont la seule débouchée se situe au sein de la hiérarchie qui lui était préalable.

Très fidèle à la ligne libérale en cela, un tel article sert la destruction du politique. Il efface toute l’histoire qui permet d’expliquer la culture et les infrastructures d’une nation, toute sa filiation de long-terme, de même qu’il se désintéresse des mécanismes de gestation des décisions publiques. Tout (et tous) disparaît face à la figure du dirigeant·e (inclusivité oblige) et de son action à court terme, seules pistes d’explication des phénomènes sociaux. Cette analyse qui s’inscrit très nettement dans le type de conception (de compréhension ?) du champ politique des journalistes politiques français (dont la fascination pour les destins, les individus, les psychologies des hommes et femmes politiques semble teintée d’un vieil esprit de Cour), dépolitise profondément des enjeux qui ont pourtant été au cœur de conflits idéologiques depuis plus de dix ans. Pire, en plus d’être foncièrement faux, un tel article invisibilise de fait des millions de travailleurs et soignants à travers le monde, hommes et femmes qui, depuis les enjeux de productions et distributions alimentaires jusqu’à l’action effective de s’occuper des malades en passant par la gestion des déchets ou l’approvisionnement énergétique, permettent aux sociétés de ne pas s’être effondrées devant pareille épreuve.

On pourra me répondre que je prends tout ceci un peu trop au pied de la lettre, que cet article visait peut-être plus à faire du clic qu’il ne prétendait réellement à promouvoir une idée, qu’il n’était pas si sérieux mais cherchait à démontrer de manière un peu provocatrice que, oui, les femmes sont tout à fait à leur place à des hauts-postes stratégiques. Peut-être. Il n’empêche, qu’un tel propos puisse naître de Forbes (avec ce que ce titre implique idéologiquement) est une démonstration supplémentaire des limites essentielles des pensées intersectionnelles. Si elles ne parviennent pas à intégrer leurs critiques d’inégalités particulières à une compréhension plus globale de ce sur quoi repose l’oppression dans nos sociétés, elles se borneront à servir et à se diluer dans l’idéologie dominante et polymorphe qu’elle ne sauront ni définir ni critiquer et encore moins affronter.
Quitte à employer des mots forts pour conclure, je crois que la quête de l’homme providentiel restera toujours une espérance aussi saugrenue que merdique quand bien même celui-ci s’avérait être une femme. Il n’y aura aucun affranchissement des minorités symboliques si leur seul horizon politique est de soumettre leur être empowered (et non libéré) à un pouvoir qui ne leur aura sacrifié que son apparence.

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Rédigé par
Cédric Vallet
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