Les Paupières de Lou (Pascal Dessaint)

les paupières de lou pascal dessaintLes Paupières de Lou offre cette rare expérience de lecture qui consiste à commencer un roman sur un avertissement peu engageant de son auteur :

« Je suis conscient que ce roman comporte certaines lacunes, ou du moins qu’il ne recèle pas toutes les qualités stylistiques que l’on m’a reconnues par la suite […] »

Pour le coup, il ne s’agit pas d’une posture, ni d’une combine de fausse modestie. Non, Pascal Dessaint est honnête dans la préface qu’il a rédigée en 2004 pour la réédition de son premier roman (paru initialement en 1992), qui comporte effectivement un certain nombre d’imperfections : un cynisme parfois complaisant et mal enraciné, une légèreté qui manque de points d’accroche, ou encore quelques apparitions d’influences pas entièrement digérées qui tournent au pastiche.

Mais là n’est pas l’essentiel, car c’est un premier roman qui fait le job, qui introduit une voix, un univers de fiction, un regard sur le monde. Notre rapport à la littérature nous incite trop souvent à sacraliser les textes et à les juger au regard d’une idée que l’on se fait de la perfection des formes fixes. Or, l’essentiel de la littérature est ailleurs.

Quelques considérations sur la notion de « premier roman »

En réalité, les lecteurs assidus de Roland Barthes le savent, les premiers romans n’existent pas.

D’abord, c’est succomber à une illusion que de croire que, parce qu’un texte est le premier à être rendu public par son auteur, il est le premier texte de cet auteur. Pascal Dessaint admet d’ailleurs dans sa préface qu’il écrivait déjà depuis dix ans lorsque Les Paupières de Lou a été accepté par un éditeur. Des centaines de milliers de mots reposaient donc déjà dans ses tiroirs.

Mais, au-delà de ça, ces mots s’agitaient dans son esprit depuis bien plus longtemps encore. En fait, l’illusion à déconstruire porte plus largement sur la notion de pluriel lorsqu’on parle des textes d’un écrivain. Ce sont les efforts conjugués de l’institution littéraire et du marché qui morcellent une œuvre en livres. C’est la nécessité d’exister en tant que producteur qui contraint un auteur à délimiter ainsi des étapes dans sa création. Mais le texte qu’il porte en lui continue de travailler en permanence. Ses intuitions continuent de s’assembler, de résonner en lui au gré de ses nouvelles lectures et de ses nouvelles expériences du monde. Étymologiquement, le texte est un tissu, dans lequel l’auteur existe en tant qu’auteur, « telle une araignée qui se dissoudrait elle-même dans sa toile » nous dit Barthes (dans son article « Théorie du texte », publié dans l’encyclopédie Universalis). Ce n’est que par une manœuvre de marketing que le texte, fatalement unique, devient les textes.

Et, pour aller jusqu’au bout de la déconstruction de notre rapport fétichiste à l’objet textuel, il faudrait admettre qu’aucun texte n’appartient véritablement à son auteur, que le texte n’existe que dans la rencontre entre un auteur et un lecteur, c’est-à-dire entre deux existences dans le texte, deux intertextualités. C’est cette rencontre qui actualise un sens à chaque fois singulier. La conception proposée par Roland Barthes a le mérite de rappeler que « tout texte est un tissu nouveau de citations révolues ».

Il y aurait de quoi poursuivre ces considérations sur des centaines de pages, mais je voulais simplement établir ici le postulat selon lequel un premier roman est d’abord l’occasion d’une rencontre entre un auteur et un lecteur, le début (et parfois la fin…) d’un chemin partagé, et non le lieu adéquat pour une recherche de perfection dans la forme.

L’ambiance posée par Les Paupières de Lou

Cette rencontre, dont le premier roman est donc le lieu privilégié, est ici la rencontre avec une ambiance plus qu’avec une intrigue ou des personnages. Des personnages, il y en a, certes, mais ils se meuvent dans leur univers avec trop d’apesanteur pour constituer la véritable matière du livre. À commencer par le narrateur, Julien Demay, qui refuse d’enfiler le costume du héros de roman noir :

« Je n’avais commis aucun délit, aucun crime. J’avais commis ma vie, c’est tout. Un second rôle. Voilà ce que j’étais. Alors il ne fallait surtout pas me demander de jouer les gros bras. »

Écrivain public en quête de travaux, il reçoit ses clients potentiels dans son petit appartement toulousain. S’engage alors un bal des excentriques, qui viennent maladroitement mêler leurs destinées vacillantes au vide existentiel de Julien. Une vieille dame estropiée, d’abord fantasmée en jeune fille lascive, lui confie la correction de sa thèse sur le droit de cuissage des seigneurs du Lauraguais au XIIIe siècle. Un écrivain raté, buveur appliqué de jus de carotte, le harcèle depuis des mois pour qu’il l’aide à retravailler son manuscrit. Une jeune femme entreprenante brandit le prétexte d’une fausse lettre de rupture à rédiger pour se donner à lui et le convaincre de venir poser nu dans son studio photo. À ceux-là, il faut ajouter Blaise, le chat Docile, Arthur, la caille qui chie à tout-va, un voisin accro à Bruce Springsteen, et un unique ami, Cyrille, compagnon taiseux de soirées arrosées au Gin-Martini (parfois au Martini-Gin) et ponctuées de patates pas assez cuites, de conversations pas assez soutenues ou de dragues pas assez motivées.

Mais il faut surtout ajouter Lou, partenaire insaisissable d’un amour sincère qui détruit plus qu’il ne construit. Lou, qui vend ses charmes la nuit et milite clandestinement le jour. Lou, qui sort et qui rentre au gré de ses envies. Lou, dont la solitude côtoie celle de Julien sans jamais en combler la moindre parcelle.

Tous ces personnages trimbalent leur marginalité et gravitent en électrons libres autour d’un centre dont on devine qu’il existe, mais que seul le surgissement du roman noir, en fin d’ouvrage, fera apparaître. En attendant, les solitudes se frôlent, s’entrechoquent à l’occasion, et « l’optimisme désespéré » de Julien Demay bute sur une machine à écrire qui accouche épisodiquement, non sans douleurs, de quelques aphorismes dépouillés.

Son monde est à l’arrêt. Il vit retranché dans un appartement assiégé par l’absurdité ambiante, comme tétanisé par le drame qui doit nécessairement survenir. Il lui arrive pourtant d’enfiler sa veste « en daim véritable » pour tenter quelques sorties du nid, mais une espèce de force gravitationnelle le ramène inlassablement au centre de son monde, sa « chambre-salon ».

Le chat Blaise en alter ego de Pascal Dessaint

Ce roman des marginalités semble se construire par une écriture de la marge dans la marge. Les marges de la société ne se laissent pas enfermer dans la densité de la matière romanesque et trouvent leur environnement naturel dans les marges de la page. La voix de l’auteur creuse des tunnels dans le roman, se glisse dans les interstices du texte, esquisse des contours qu’elle ne remplit pas. Le style de Pascal Dessaint trace ainsi son sillon dans le pouvoir de suggestion de la littérature, dans un assemblage hétéroclite de fulgurances qui tournent autour du roman comme les personnages tournent autour de leur vérité.

Alors, comme Les Paupières de Lou est publié dans la collection Rivages Noir, on se surprend à traquer les indices potentiellement abandonnés entre les lignes par l’auteur. On se dit que ce tourbillon de désinvolture doit avoir un sens. On cherche l’œil du cyclone. Et l’on commence à trouver suspecte la subordination sans faille que l’impassible chat Blaise accorde à son maître. Blaise, un nom qui fait sens lorsqu’il est donné par un Pascal, non ? Ressurgit alors dans notre esprit le fragment 126 des Pensées, de Blaise Pascal :

« Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre. »

La coïncidence paraît trop évidente pour être involontaire. Ce chat, planté dans l’œil du cyclone, qui observe les destins tournoyer autour de lui, c’est donc l’incarnation de l’auteur, observateur attentif de l’existence. Et le voilà, ce Blaise-Pascal qui demeure en repos, aux premières loges d’un spectacle qui n’augure rien de bon.

Plongée lente dans le roman noir

Justement, ce premier spectacle d’un nouveau venu dans le monde des lettres, Pascal Dessaint tarde à en déterminer la tonalité. Les premières ambiances instables, les premiers décors diaphanes, les non-dits qui ne se dissimulent pas, les amours-propres abolis, tout cela aurait pu évoluer lentement vers un réalisme intimiste à la Philip Roth. L’histoire d’amour agonisante de Lou et Julien aurait pu s’allonger durant 200 pages sous le scalpel de l’écrivain légiste, habiter le roman. Mais, comme les autres motifs, elle demeure au seuil d’une intrigue qui cherche ailleurs son énergie.

Peu à peu, la noirceur s’immisce dans l’univers incolore de Julien. Elle prend l’apparence de la prostitution, de la crudité, de la contrainte, des traques urbaines. Elle remplit le vide et donne un sens à la solitude. Et, sans l’avoir vu venir, on se retrouve plongé dans un roman noir qui paraît être la seule issue plausible à l’attente.

C’est ainsi que naît un auteur de roman noir, en tenant un miroir orienté vers le monde et en tâtonnant jusqu’à trouver l’angle le plus susceptible d’en révéler la vérité. Les Paupières de Lou est le roman dans lequel Pascal Dessaint choisit le noir comme angle de prédilection de son miroir.

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