Ligne éditoriale

À l’heure où la production culturelle de divertissements centralisés, reproductibles et globaux n’en finit pas de défigurer la beauté et la variété des expressions humaines, à l’heure où ses logiques de production et de bien culturel marchand entreprennent de détruire toute possibilité de créer des œuvres et de transmettre des patrimoines collectifs, nous ne pouvons nier la nécessité de revitaliser une pensée artistique radicale et résolument critique. Table Rase est notre contribution à la construction de cette alternative.

Nous considérons que toute forme d’expression artistique sous-tend un parti pris. Qu’elle soit prise de parti ou prise à partie, elle est nécessairement l’exposition d’une vision du monde, aussi fragmentaire et provisionnelle soit-elle. Or, comme l’écrivait Paul Nizan dans un article sur l’histoire de la philosophie, dont nous croyons pouvoir élargir la thèse à toute œuvre de l’esprit, « il n’y a jamais eu que deux partis à prendre : celui des oppresseurs et celui des opprimés ».

Table Rase est radicalement du côté des opprimés. Table Rase est un lieu de contestation.

Nous entendons aborder par la racine cette opposition millénaire entre l’art qui participe à la dissimulation des arcanes du pouvoir et celui qui les met à nu pour œuvrer à la compréhension du plus grand nombre.

Contre la culture jargonneuse, plastique et complaisante des philistins, nous défendons une culture humble, intègre et émancipatrice.

Contre la mesquinerie d’une culture hautaine, nous défendons la bienveillance de l’art qui rassemble non seulement par-delà les différences mais qui se fait surtout fort d’engendrer la discussion grâce à elles.

Contre l’esprit élitiste et désincarné de la caste des satisfaits, nous défendons l’instinct universaliste et sans cesse éreinté de la plèbe insatisfaite.

Contre la docilité effective des petites contestations automatiques des branchés, nous défendons la vigueur intellectuelle des pensées critiques aux marginalités aussi stimulantes que fécondes.

Contre la culture de l’immanence réduisant les œuvres à des boucliers dont la fonction serait de protéger le spectateur du réel, nous défendons l’art qui transgresse et questionne jusqu’à la transcendance des carcans de l’idéologie dominante.

Contre le romantisme des mystificateurs de tout poil, nous défendons le romantisme des révolutionnaires.

Contre la violence des idées pures, nous défendons la douceur du sensible.

Contre les murs que s’échinent à dresser discours réactionnaires et progressistes, nous ouvrons un lieu d’échanges voué à ériger des ponts entre les arts, les disciplines, les cultures et les hommes.

Contre l’anesthésie sociale de ce capitalisme à bout de souffle, nous défendons une vie pleine, enrichie par les vibrations de l’art.

Dans le gris, nous voulons peindre la frénésie des couleurs mais aussi l’ombre qui les contraste.

Dans l’ordre, nous voulons insuffler le goût du désordre.

Nous prenons à partie le réel.

Nous prenons le parti du possible.

Cédric Vallet & Julien Chabbert

Novembre 2019