« L’infortune de la vertu » de Sade : une critique de la moraline, de l’autorité et de l’obéissance.

Icône de Notre-Dame de Kazan (détail), 1572

S’il fût le dernier volume de la série des histoires de Justine et Juliette à être publié (en 1930), Les infortunes de la vertu en est aussi la première mouture et leur version la plus didactique, celle qui n’étire pas trop la peinture des sévices sadiques. Bien plus qu’une mièvre éloge de la vertu, cet ouvrage est traversé de réflexions qu’il est encore tout à fait pertinent d’évoquer aujourd’hui.

Rédigé en deux semaines d’embastillement au début de l’été 1787, Les infortunes de la vertu rompt avec l’imagerie que l’on pourrait se faire de l’œuvre du Marquis de Sade. Loin de se prêter au développement de longues séquences d’érotisation de la violence, ce conte philosophique présente plutôt de nombreuses situations de mises à l’épreuve de la morale et l’on se surprendra à voir ce libertin anticlérical conclure son propos par la phrase suivante :

« Ô vous qui lirez cette histoire, puissiez-vous en tirer le même profit que cette femme mondaine et corrigée [il est ici fait référence à Juliette, la sœur de Justine et héroïne future des Prospérités du vice], puissiez-vous vous convaincre avec elle que le véritable bonheur n’est que dans le sein de la vertu et que si Dieu permet qu’elle soit persécutée sur la terre, c’est pour lui préparer dans le ciel une plus flatteuse récompense. »

Toutefois, bien loin d’asseoir une définition de ce qui est bien ou mal comme pourrait le laisser entendre pareil épilogue, on peut lire à travers ce livre une philosophie de l’incarné qui donne autant d’armes de méfiance contre les grands dogmes de nos sociétés que contre leur contribution à la pérennisation des rapports de force.

Car, contrairement à ce que l’on pourrait attendre d’un ouvrage philosophique inséré entre l’idéologie des Lumières et l’éclatement de la Révolution française, le Divin Marquis ne cherche absolument pas à identifier chez l’Homme quelque grand principe de gouvernement de sa vie. Les malheurs qui frappent Justine, personnage principal et narratrice d’une grande partie de l’intrigue, ne sont pas des épreuves destinées à faire briller la supériorité morale qu’induit sa vertu. Au mieux, ils servent à l’éprouver. Sur un modèle christique, Justine se retrouve plusieurs fois tentée par différents diables qui promettent à ce personnage-martyr (au-delà de la félicité et de la fortune) la fin de ses tourments. Mais, si à chaque nouvelle occurence Justine opte pour le respect à sa foi et à sa vertu, cette décision ne la conduit qu’aux châtiments. La cruauté vicieuses de ses copactisants déchus l’entraînent alors toujours plus loin dans la déchéance. Pire, ceux-là semblent même nourrir leur réussite de la déchéance même de leurs victimes.
Ainsi, si Sade n’abandonne presque jamais la réflexion autour de la morale dans ce livre, ce n’est pas pour pousser une moraline facile et entendue. Les méchants ne sont pas punis, les bons pas récompensés. C’est même très largement l’inverse ! Sade semble avoir les deux pieds bien implantés dans la société humaine et, à l’idéalisme des fabulistes, il oppose une forme de réalisme. S’il tisse une morale, celle-ci ne peut être que paradoxale. Plutôt que d’utiliser Justine comme un chevalier triomphant ou une Sainte béate dans ses oraisons et son martyr, il la peint comme un personnage dont les propensions à la douceur et à la charité sont abusées. C’est précisément parce que cet ouvrage met en scène l’injustice de son martyr et la capacité qu’il est donnée aux opportunistes amoraux de changer la vertu en faiblesse et leur absence de principes en puissance qu’une lecture critique naît.

En retournant cette observation, ce sur quoi L’infortune de la vertu insiste c’est que, contrairement aux préceptes de nombres de moralistes, contrairement à l’impensé qui pacifie les sociétés dans leurs inégalités, les plus fortunés ne peuvent pas se prévaloir de leurs actions morales pour justifier leur réussite. Bien qu’il soit plus qu’envisageable que Sade ne désirait pas réellement porter cette critique-ci, le fait est que ce livre comporte une parfaite palette de critique contre les présupposés sur lesquelles la mythologie méritocratique s’est construite cent ans plus tard. Au-delà du fait que tous les personnages moralement compromis réussissent, la quasi-totalité des personnages présentés comme en situation de réussite sont compromis. C’est d’ailleurs l’objet de la discussion  de Justine avec le riche Monsieur Dubourg qui douche précocement ses espoirs sur la présence dans le « cœur des hommes » d’inclinations vers la « bienfaisance » et les « sentiments honnêtes ». « on est revenu de cette manie d’obliger gratuitement les autres » lui annonce-t-il avant d’exprimer son intention d’abuser d’elle. Quand Justine, dans un questionnement presque digne des personnages les plus humblement pieux de Dostoïevski, s’enquiert de l’éventuelle crainte de Dubourg que le Ciel ne l’en punisse, celui-ci, prenant des formes proches de la vomissure bourgeoise que Léon Bloy dénoncera tant, lui répond avec morgue « Apprends, petite novice, que le ciel est la chose du monde qui nous intéresse le moins ».

Et cette remarque s’applique tout autant aux personnages plus besogneux telle la Dubois.  Tentant de raisonner Justine face à ses principes, cette criminelle lui présente une philosophie s’articulant principalement autour de l’idée de l’opportunisme. Ce personnage s’attèle à démonter l’idéal de Justine qui pense (espère ?) que « la providence favorise toujours la vertu ». La Dubois lui oppose un monde plus complexe, où l’existence même du vice ou d’individus ne jouant pas le jeu de la vertu (la microéconomie parlerait de passagers clandestins ou insisterait sur la théorie des jeux) condamne de fait une vie qui s’inscrirait dans la poursuite unique de celle-ci. La Dubois ne reproche pas tant à Justine sa vertu qu’elle condamne son idéalisme (son idéologie ou sa radicalité entendrait-on aujourd’hui) par lequel elle se distingue tant.

« Ce n’est pas le choix que l’homme fait du vice ou de la vertu, ma chère, qui lui fait trouver le bonheur, car la vertu n’est comme le vice qu’une manière de se conduire dans le monde ; il ne s’agit donc pas de suivre plutôt l’un que l’autre, il n’est question que de frayer la route générale ; celui qui s’écarte a toujours tort ».

La Dubois fait alors l’éloge des trajectoires louvoyantes et de la primauté de l’intérêt sur la morale. Elle explique d’ailleurs que, si elle s’en était tenue au respect des règles, elle n’aurait jamais pu s’extraire de la condition misérable où elle naquît.

« Il y a trente ans, Sophie, qu’un enchaînement perpétuel de vices et de crimes me conduit pas à pas à la fortune, j’y touche ; encore deux ou trois coups heureux et je passe de l’état de misère et de mendicité dans lequel je suis née à plus de cinquante milles livres de rente. T’imagines-tu que dans cette carrière brillamment parcourue, le remords soit un seul instant venu me faire sentir ses épines ? Ne le crois pas, je ne l’ai jamais connu. Un revers affreux me plongerait à l’instant du pinacle à l’abîme que je ne l’admettrais pas davantage ; je me plaindrais des hommes ou de ma maladresse, mais je serais toujours en paix avec ma conscience ».

Cette dernière citation me semble d’autant plus importante que, évacuant pour de bon les fondements de la thèse révolutionnaire, les discours dominant le champ de l’opposition contemporaine s’évertue encore à croire qu’un changement de la structure des élites suffirait à renverser l’ordre du monde. Validant ainsi de fait la théorie réformiste, ils prétendent que la diversité porte en elle les germes de lendemains moins oppressifs. La vérité que rappelle la Dubois est toute autre. Les chausses-trappes qui clairsèment un parcours d’ascension sociale procèdent aux mêmes sélections. Les élites d’une société ne seront plus vertueuses que si les critères d’admission sont vertueuses. Aussi, il est intéressant de noter que l’élévation de la Dubois ne repose pas sur des valeurs d’intégrité mais sur celles de l’intérêt et du crime. La logique du lumpenprolétariat (terme marxiste se référant à la frange déclassée du prolétariat, autrement plus propice à la délinquance qu’au développement de la conscience de classe) a ainsi bien plus de chances d’être rétribuée dans le monde terrestre que l’obéissance à la morale ou aux valeurs laborieuses du prolétariat.

Mais, bien plus qu’une immoralité générale, ce que nous voyons poindre chez les tourmenteurs sadiens c’est une absolue conscience de leur impunité. Et, au-delà des gains et promotions qu’ils amassent, au-delà des malheurs qui pourchassent les personnages bienveillants, il est fascinant de remarquer comment ces personnages racontent leur immunité terrestre.
À les écouter, celle-ci s’appuie autant sur une assurance de succès que sur un abus de position. L’épisode des moines libertins est criant à ce propos. Enfermée dans un monastère où, avec ses compagnes d’infortune, elle sera violée quotidiennement par les quatre moines les séquestrant, Justine ne sera pas libérée par l’opération de quelque grâce lui rendant justice. L’un des moines, Raphaël, parent du Pape, obtenant une promotion ecclésiastique, ce n’est que par l’arrivée d’un prêtre honnête que le monastère sera refondé, recomposé et les jeunes prisonnières libérées. Au-delà de l’absence de sanction, le nouveau prêtre achète le silence des jeunes femmes pour étouffer un camouflet potentiel pour son ordre religieux. Le premier pouvoir d’impunité se manifeste dans la possibilité qu’il est donnée à certains de faire taire la polémique ou de s’acheter une paix. L’impunité repose sur le principe des idoles ; en devant des totems que le statut empêche d’abattre, certains s’affranchissent des règles du commun (et, comme le souligne la récente campagne contre Gabriel Matzneff, certains ne cherchent d’ailleurs même pas à cacher leurs crimes et infractions).

Cette impunité par la prescription ne se limite pas à la capacité qu’ont les puissants à faire disparaître leurs fautes. Dans certains cas, ils peuvent s’en débarrasser sans avoir à les voiler, mais simplement en les faisant reposer sur d’autres épaules. Car l’injustice qui frappe Justine tout au long du conte est double. Elle ne se contente pas de subir les outrages de ses offenseurs, elle doit aussi porter le poids de leurs péchés. Accusée de leurs méfaits, reconnue coupable par l’institution juridique (bien que les geôliers la conduisant de Lyon à Paris pour la confirmation de sa sentence la juge, eux, être l’incarnation de l’honnêteté), Justine doit ajouter le déshonneur public à la liste de ses infortunes. On retrouve là la force de prescription, la capacité donnée à certains acteurs de la société d’influencer la perception et la représentation du réel jusqu’à, parfois, le reconstruire puis le réécrire. Et voilà comment, sur la base de témoignages malveillants (dans le cas du libertin et matricide M. de Bressac) ou confus par la stupidité et la détresse (pour celui de la Bertrand), Justine devient une criminelle, incendiaire et voleuse aux yeux du Tribunal de Lyon alors qu’elle ne cherchait qu’à empêcher les plans d’empoisonnement de M. de Bressac, empêcher le vol de Dubreuil par la Dubois et à secourir des flammes la jeune fille de la Bertrand.

La tentation serait alors de voir dans L’infortune de la vertu une morale à l’envers. Faire du martyr de Justine une souffrance expiatoire, christique, qui rachèterait en quelques sortes les péchés de ses tourmenteurs mais aussi ceux de sa sœur qui prolongera son œuvre en entrant dans les ordres. Se laissait croire que la conclusion de Sade cherche réellement à présenter les accomplissements terrestres comme des miroirs aux alouettes en comparaison aux promesses du Salut et de l’autre monde. Je crois toutefois que le Marquis de Sade ne cherche pas à faire de ses lecteurs de bons chrétiens. La souffrance de Justine n’est pas uniquement sa propre expérience de la Passion, elle est la juste rétribution de sa pudibonderie.
Si des premiers indices de cette critique paraissent avant (notamment par la voix de la Dubois) cela se remarque principalement dans la conclusion de l’œuvre, quand Juliette et son amant, M. de Corville, installent Justine chez eux. Retrouvant enfin le confort, celle-ci n’accède pas pour autant à la paix. « Je ne suis pas née pour un tel comble de bonheur » va-t-elle jusqu’à se convaincre. Son oracle prédisant que cet état dont il serait « impossible qu’il puisse durer » sera confirmé lorsque Justine sera frappée par la foudre et mourra défigurée. Cet évènement aura beau être le point de départ de la nouvelle vie chaste de Juliette (dont les ébats sont documentés dans Les prospérités du vice qui accompagnera la publication de La nouvelle Justine en 1797), il vient surtout briser l’incompréhension puritaine de la grâce dans laquelle s’est enferrée Justine toute sa vie durant. Je dis que sa compréhension de la vertu est puritaine en cela qu’elle repose premièrement sur le fait de ne pas faire le Mal et secondement sur celui de faire le Bien plutôt que de se proposer sous une forme plus incisive. Loin de se rapprocher de l’enchantement dont Saints et Bienheureux sont les meilleurs témoins à travers les différentes religions, la vertu de Justine ne transcende rien. Elle se borne à être un refuge et, osons le dire, une soumission. Par comparaison, il y’a beaucoup plus de grâce dans le geste de Juliette de bouleverser sa vie de débauche en entrant dans les ordres que dans l’ensemble de la candeur et de l’innocence bafouée de sa sœur. À force de ne définir ses agissements que sur les bases d’une morale de refus (refus du péché, refus de l’impureté, refus de la réalité matérielle de la vie que permet la fuite idéaliste), Justine n’a pu se construire que sur une philosophie morbide qui se refuse à la vie.
En ce sens (et bien que Sade n’enfonce pas ce clou expressément), je suis tenté de dire pour prolonger la réflexion de la Dubois que, si la vertu ne promet certainement pas la récompense de la fortune dans ce monde, elle n’est, en prime, pas non plus suffisante à donner la grâce.

Frondeur et représentatif de l’esprit de liberté qui animait Sade contre toutes les oppressions qui pouvaient freiner son aspiration vitale, Les infortunes de la vertu permet de garder en tête une critique à plusieurs niveaux contre ce qui permet à l’idéologie de figer les positions d’une société.
Il y’a indiscutablement une représentation féroce de l’exemption de moralité dont bénéficient les puissants dans cet ouvrage. Ceux-ci jouissent des prospérités de la vie depuis la montagne d’immondice d’où ils trônent et qui les tient éloignés des souffrances de tous les autres. Pour justifier leur position et son injustice inhérente, ils tissent un récit voué à les présenter comme des parangons de vertu. Se défaussant sur les autres et principalement les plus faibles (qu’ils le soient de fait ou que leur obéissance farouche à des principes moraux ne les affaiblissent), ils sont des abuseurs absolus dont la réussite flirte avec la prédation et repose sur une falsification intégrale de leurs actions.
Mais, bien que les puissants et les profiteurs qui se lavent de leurs méfaits et s’absolvent de leurs scrupules soient vertement critiqués, la moraline puritaine de Justine n’est pas exonérée. Au-delà de sa faiblesse propre à émettre une philosophie de vie, au-delà de son risible idéalisme, au-delà même de son incapacité à assurer l’auto-préservation de ses disciples, son principal crime est de ne servir qu’à agrandir les tyrans (qui ne le sont que parce que les Justines de ce monde sont à genoux, pour paraphraser Étienne de la Boétie). Car, dans un monde où dominent des sadiques équipés de verges, se désarmer, s’exposer aux coups, c’est jouer le jeu de la servitude. Ainsi, la morale que Séverin, personnage principal de La Vénus à la fourrure de Leopold von Sacher-Masoch (le second patronyme du terme sado-masochiste), déduit à la fin de ses mésaventures s’applique tout à fait ici : « Qui se laisse fouetter a mérité de l’être. »

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Rédigé par
Cédric Vallet
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