L’initiation artistique chez Rilke : apprendre à composer sa subjectivité

Gustave Courbet, "L'atelier du peintre", 1855

S’il est fréquent d’entendre des auteurs recommander à tous ceux qui aspirent à l’écriture la lecture des Lettres à un jeune poète, cette correspondance mérite d’être observée pour bien d’autres raisons. Dans l’extrait suivant, Rainer Maria Rilke invite Franz Kappus à la prudence face à la tentation de se construire un goût en fonction des critiques et demande au jeune homme à expérimenter les arts aux travers de sa propre subjectivité en acceptant humblement la solitude et la patience que cela implique. Selon Rilke, un artiste agit en tout. C’est cet épanouissement qu’il essaye d’encourager pour que, si le besoin créateur se révèle nécessaire chez son interlocuteur, celui-ci puisse se donner les moyens de l’accomplir.

« Permettez-moi de formuler ici tout de suite cette prière : autant que possible, lisez peu de réflexions d’ordre esthétique et critique — ou bien ce sont des vues partisanes, figées et désormais dépourvues de sens dans leur pétrification sans vie, ou bien ce sont d’habiles jeux de mots où telle conception l’emporte aujourd’hui et la vision contraire le lendemain.

La solitude qui enveloppe les œuvres d’art est infinie, et il n’est rien qui permette de moins les atteindre que la critique. Seul l’amour peut les appréhender, les saisir et faire preuve de justesse à leur endroit.

À chaque fois, dans toute discussion de ce genre, à l’égard de toute recension ou de toute introduction de cet ordre, donnez-vous raison, à vous et à votre sentiment, et si toutefois vous devez avoir tort, c’est la croissance naturelle de votre vie intérieure qui lentement et avec le temps vous conduire vers d’autres conceptions. Conservez à vos jugements leur évolution propre, leur développement calme et sans perturbation, qui, comme tout progrès, doit avoir de profondes racines et n’être pressé par rien ni accéléré. Tout est d’abord mené à terme, puis mis au monde. Laisser s’épanouir toute impression et tout germe d’un sentiment au plus profonde de soi, dans l’obscurité, dans l’ineffable, dans l’inconscient, dans cette région où notre propre entendement n’accède pas, attendre en toute humilité et patience l’heure où l’on accouchera d’une clarté neuve : c’est cela seulement qui est vivre en artiste, dans l’intelligence des choses comme dans la création.

Le temps n’est plus alors une mesure appropriée, une année n’est pas un critère, et dix ans ne sont rien ; être artiste veut dire ne pas calculer, ne pas compter, mûrir tel un arbre qui ne presse pas sa sève, et qui, confiant, se dresse dans les tempêtes printanières sans craindre que l’été puisse ne pas venir. Or il viendra pourtant. Mais il ne vient que pour ceux qui sont patients, qui vivent comme s’ils avaient l’éternité devant eux, si sereinement tranquille et vaste.

C’est ce que j’apprends tous les jours, je l’apprends à travers des souffrances auxquelles je suis reconnaissant : tout est en l’occurence affaire de patience ! »

Viareggio, par Pise (Italie), le 23 avril 1903
Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète
Traduit par Marc Buhot de Launay

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Rédigé par
Cédric Vallet
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