Nizan : « morale d’insectes » et mythe des illusions perdues

egon schiele autoportrait à la lanterne chinoise
Egon Schiele, "Autoportrait à la lanterne chinoise", 1912

Paul Nizan, qui est mort à trente-cinq ans, a quand même trouvé le temps de porter un regard d’une grande lucidité sur le mythe des illusions perdues de la vingtaine. Ce court extrait de La Conspiration (1938) donne à voir son style infatigable et sentencieux, sa langue implacable, qui, en habillant le pamphlet de romanesque, infiltre les croyances de l’intérieur et les fait voler en éclats. Dans un article de 1938 (publié en 1947 dans Situations 1), Jean-Paul Sartre décrira cette langue comme « un style de combat, une arme » .


« Pour que les jeunes gens se tiennent tranquilles, les hommes de quarante ans leur racontent que la jeunesse est le temps des surprises, des découvertes et des grandes rencontres, et toutes leurs histoires sur ce qu’ils feraient s’ils avaient de nouveau vingt ans, leurs jeunes espoirs, leurs jeunes dents, leurs jeunes cheveux, avec leur fameuse expérience de pères, de citoyens et de vaincus. La jeunesse sait mieux qu’elle n’est que le temps de l’ennui, du désordre ; pas un soir à vingt ans où l’on ne s’endorme avec cette colère ambiguë qui naît du vertige des occasions manquées. Comme la conscience qu’on a de son existence est encore douteuse et qu’on fait fond sur des aventures capables de vous prouver qu’on vit, les fins de soirées ne sont pas gaies ; on n’est même pas assez fatigué pour connaître le bonheur de s’abîmer dans le sommeil : ce genre de bonheur vient plus tard.

Personne ne pense avec plus de constance à la mort que les jeunes gens, bien qu’ils aient la pudeur de n’en parler que rarement : chaque jour vide leur paraît perdu, la vie ratée. Il vaut mieux ne pas s’aventurer à leur dire que cette impatience est sans raison, qu’ils ont l’âge heureux et qu’ils se préparent à la vie. Il vous répondront que c’est gai, cette existence de larves en nourrice en attendant d’être de brillants insectes de cinquante ans. Tout pour les ailes futures : nous prenez-vous pour des hyménoptères ? Quelle est cette morale d’insectes ? À trente ans, c’est déjà fini, on s’arrange ; comme on a commencé à s’habituer à la mort et qu’on fait plus rarement qu’à vingt ans le compte des années de reste, avec tout ce travail qu’on a, les rendez-vous, les politesses, les femmes, les familles, l’argent qu’on gagne, il arrive qu’on croie tout à fait à soi-même. La jeunesse a fait son temps, on va rendre de petites visites à cette morte, on la trouve touchante, heureuse, auréolée du pathétique halo des illusions perdues : tout cela est moins dur que de la voir mourir en vain, comme on a fait à vingt ans. »

Paul Nizan, La Conspiration, 1938

Partager
Rédigé par
Julien Chabbert
Voir tous ses articles
Laisser un comentaire

Rédigé par Julien Chabbert

Restons en contact :

Newsletter

Ne ratez rien de nos actualités en vous inscrivant à notre lettre d'information.