Moravia : l’épreuve de la sincérité dans un monde immobile

film les indifférents francesco maselli
Francesco Maselli, plan tiré du film "Gli Indifferenti", 1964

Alberto Moravia a souvent placé ses personnages face à l’inertie de la tradition bourgeoise et au déterminisme qui structure cet univers. Adoptant un style tout en rétention, qui interdit aux personnages de tomber dans la tragédie, voire simplement de manifester de véritables accès de colère ou d’indignation, il peint l’immobilisme d’un quotidien trivial, duquel même les être lucides ne parviennent pas à s’extraire. Se pose alors immanquablement pour eux l’alternative entre la résistance individuelle et l’adaptation. Dans Les Indifférents(1929), il introduit avec Michel le prototype du personnage de l’intellectuel critique mais inapte à agir pour changer les choses. Et, si l’on a souvent évoqué le béhaviorisme de Moravia, il est pourtant indéniable qu’il aimait placer les réflexions de ses narrateurs dans le prolongement des actions de personnages de ce type.


« La visite qu’il allait faire avait, pour lui, une extrême importance : elle était la dernière épreuve de sa sincérité. En cas d’échec, ou il resterait dans cet état provisoire de doute et d’inquiétude, ou il s’engagerait dans la voie commune, il vivrait cette vie de tous, où les actions n’ont plus le soutien d’aucune foi ni d’aucune sincérité, se valent toutes et s’accumulent, en belles stratifications, sur l’esprit oublié et finalement étouffé. Mais s’il triomphait de l’épreuve ? Oh ! alors, tout serait changé. Il ressaisirait une réalité concrète, comme l’artiste retrouve l’inspiration de ses meilleurs jours : une nouvelle vie commencerait : la vraie vie, la seule possible.

Le voici dans une rue plus large, à la station du tramway qui le conduirait chez Lisa. Allait-il l’attendre ou non ? Un coup d’oeil à sa montre ; il est de bonne heure, mieux vaut marcher.

Il reprit son chemin et revint à ses pensées. En somme, deux hypothèses : réussite ou adaptation à la vie commune. Dans la première hypothèse, tout était clair ; il s’agissait de s’isoler avec quelques idées, quelques sentiments vraiment sentis, quelques personnes vraiment aimées, si c’était possible, et recommencer sur cette base exiguë mais solide une vie conforme à ces principes de sincérité. Seconde hypothèse : elle signifiait la défaite de son esprit, mais à part cela rien ne changeait : il s’adapterait de son mieux à la situation ; de même, on vit dans une maison délabrée que l’on répare tantôt par-ci tantôt par-là, quand on n’est pas en mesure d’en bâtir une neuve. Il laisserait sa famille courir à la ruine — ou se faire entretenir par Léo — et, de son côté, il se résoudrait (consolation cependant bien humiliante !) à faire sa petite cochonnerie avec Lisa : petites saletés, petites vilenies, petits mensonges, quel est l’homme qui n’en dépose pas dans tous les coins de son existence, comme dans ceux d’une grande maison vide ? Adieu clarté, adieu vie limpide : il deviendrait l’amant de Lisa. »

Alberto Moravia, Les Indifférents (traduction de Paul-Henri Michel), 1929

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Rédigé par
Julien Chabbert
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