Que crèvent les débats !

Pieter Brueghel l'Ancien, "Le combat de Carnaval et Carême", 1559

J’ai regardé une séquence d’On n’est pas couché en replay. C’est presque un évènement. Cela faisait quelques années que je ne m’étais plus infligé pareil exercice. Pas que je vive dans une nostalgie quelconque d’heure de gloire supposée de cette émission, j’ai juste fini par m’en désintéresser. D’un bloc. Et puis, intrigué par la teneur du nouveau livre d’Emmanuel Todd, j’ai souhaité visionner son passage à l’émission. Près d’une heure accordée à la télévision (et qui plus est sur la première chaîne du service public et dans l’une de ses émissions-phare) à un universitaire (à la retraite, certes), c’est suffisamment rare pour stimuler ma curiosité. J’en suis ressorti exaspéré, parfaitement écœuré de ce que la saloperie des formats télévisuels conventionnels impose comme nivellement à tous ceux qui daignent s’en approcher. 

Face à l’insignifiance usuelle de Romain Goupil et à l’étroitesse d’esprit made in Radio France d’une très décevante Adèle van Reeth (mais qui ressemble là à la flopée de journalistes-fonctionnaire de la gôche cultivée mais incapable de supporter les pics s’en prenant trop subtilement — c’est à dire ne venant pas frontalement de la droite — à leurs totems idéologiques), Emmanuel Todd a vu son propos être corseté par les innombrables interruptions des chroniqueurs, l’empêchant, de fait, de construire la moindre démonstration, le moindre développement (et qui l’a déjà écouté sait le temps qu’il prend à le faire). Paradoxe fascinant : avec une heure devant lui, Emmanuel Todd a été constamment pressé par le temps que lui disputaient des chroniqueurs qui cherchaient, et il ne me semble pas possible de le dire autrement, à briller à ses dépends.
Depuis toujours, cette émission se structure en une lutte sur la distribution de la parole entre les interlocuteurs et le clown fait chef qui l’orchestre. Elle maquille ça d’un décor et d’éclairage et ose le qualifier de débat et, avec ses trois heures d’expression, se présenterait même comme la reine des émissions de débats en France. Des débats, donc. Des débats alors même que les stratégies en jeu visent constamment à favoriser l’interruption de l’autre, l’interprétation de ses propos voire même les coups rhétoriques les plus minables. Que Goupil n’ait pas été disqualifié dès son premier propos où il ose avancer que Todd a soutenu par le passé « le massacre des tchétchènes » suffit à donner une idée du calvaire qu’a vécu l’intelligence et l’honnêteté lors de cet enregistrement.

Le cas On n’est pas couché est loin d’être isolé et il ne peut même pas se targuer d’être novateur. Reprenant la soupe jet-set d’un Ardisson déjà sur le déclin avec Tout le monde en parle (et après tout, la même productrice est aux manettes des deux émissions), elle se persuade que l’on ne peut faire de la télé grand public qu’avec du clinquant. Aussi il n’est pas étonnant qu’elle fût l’une des premières émissions françaises à se pourlécher des nombreux clashs et buzzs qu’elle provoquait. Elle sacralise alors la figure du chroniqueur émetteur d’avis transversaux qui se laisse aller à se situer moins en égalité qu’en supériorité de l’invité. Quel que celui-ci soit. Et pour ce faire, il peut aller piocher dans une palette bien large pour donner de la vigueur aux échanges : des affrontements verbaux ridicules, des postures dialectiques malhonnêtes, des tentatives de coincer l’invité (ce que les anglo-saxons nomment le gotcha journalism) plutôt que de discuter avec lui, des interruptions sans fin, des accusations et préjugés sur les intentions cachées du contradicteur… les outils d’abaissement du niveau et de destruction de l’invité ne manquent pas. Je me souviens de la morgue assurance qui mena Audrey Pulvar à évoquer le cas François Trinh-Duc (et le pourquoi de sa mise sur le banc durant la Coupe du monde de rugby en 2011) pour tenter de coincer Marc Lièvremont, ancien sélectionneur du XV de France… comme si elle avait la moindre connaissance de ce sport, la moindre compétence ou même légitimité à en parler ! Comme elle et comme les autres des générations précédentes, les j’ai-tout-lu-tout-vu-tout-bu du moment ahanent du haut de leur expertise en rien du tout face à d’autres membres du club du négligeable (que celui-ci soit artistique, politique, associatif, sportif, médiatique et j’en passe). Et puis, parfois, un invité de qualité se retrouve là et doit barboter avec les cons, comme un cheveu tombant sur la flaque de vomi. 

Le vrai drame est alors le caractère prescriptif de l’émission. Désormais et à cause du retour hebdomadaire de la saillie des nigauds, le débat, c’est ça. Dans cette émission où convergent toutes les bourgeoisies et leurs bien-pensances respectives, la qualité se fait charcuter par l’escadron de la bêtise, de la malhonnêteté et de la pensée-audimat, l’affreuse Trinité de l’Ordre télévisuel. Techniquement, on a débattu… mais qui y a gagné quoi que ce soit ? Le débat devient en réalité un véhicule pour le pugilat. Les plateaux se font les arènes (elles revendiquent d’ailleurs ce titre) de nouveaux jeux du cirque où des camps très définis et très antagonistes se tapent sur la gueule comme on l’attend (avec hostilité et polarisation) et où on l’attend (car, comme toute opération bourgeoise, il y’a évidemment d’innombrables normes de bienséance moisie et ne pas les respecter vous disqualifie automatiquement). Comme l’ultime catharsis de l’usage politique de la violence (mais verbale, mais symbolique) pour dissimuler le rapport de force qui avance réellement. Exit alors la décence, exit la courtoisie, exit la probité exit le respect, exit la profondeur, exit la pluralité, exit l’acceptation de rencontrer l’autre, de découvrir ses différences, de partager des points communs et de respecter ce qui fait son altérité. Exit l’effacement du médium qui ne se grandit qu’en permettant à son invité d’exprimer son propos le plus clairement possible. Ne reste que la charpie du langage lorsqu’il se réduit à corseter l’intelligence.

Dans cette optique et en prolongement automatique de la falsification spectaculaire, il est bien difficile de ne pas voir comment ces débats n’ont pour seule fonction que de détruire toute forme intelligente et apaisée de conversation. Ils imposent leur carcan de laideur et de stérilité là où devraient avoir lieu la découverte, les rencontres et le partage. Alors, pour que survive un peu de transcendance et d’humanité, que vivent les discussions et que crèvent les débats !

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Rédigé par
Cédric Vallet
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