Railler la moraline des offensés avec Doug Stanhope

Marcel Duchamp, "Fontaine", 1917

Après la mise à mort de Samuel Paty, d’aucuns à travers le monde se sont essayés à fomenter un embryon de sous-pensée sur la liberté d’expression. Je ne pense pas ici aux irrécupérables que des dessins peuvent émouvoir au point de souhaiter des bains de sang, mais à l’extension ultime (souhaitons-le) de la pensée philistine qui, depuis la mise à mort policière de George Floyd, a repris du poil de la bête. La liberté d’expression n’est pas le droit à la provocation, tonnent-ils, estimant qu’elle ne permet pas l’offense. Après avoir amusé la galerie et occupé la fange de l’espace médiatique jusqu’aux dernières semaines par diverses variations sur le thème du Pourquoi un blanc ne peut plus dire nègre aujourd’hui (oups…), c’est la figure de Mahomet qui est désormais soumise à caution. Je ne dirai pas que ces gens arment, légitiment ou justifient quoi que ce soit des violences ; leur éventuelle culpabilité ne m’intéresse en rien. En revanche, j’aimerais mettre en avant combien cette nouvelle doctrine-slogan est inquiétante. Non pour la création comme veulent se le faire croire certains (la confondant avec sa diffusion) mais pour l’espoir de maintenir un niveau d’intelligence digne dans nos sociétés (et particulièrement auprès des supposées élites en ascension, bardées de diplômes et d’obscurantisme).
Pour ce faire, je propose un extrait d’un spectacle de l’américain Doug Stanhope, l’un des humoristes les plus drôles et les plus iconoclastes de ce siècle abruti. Partant lui aussi des mots interdits
nigger, faggot et cunt, il propose une relecture de cette manière de s’offusquer invitant à la penser, non comme une réaction aux mots d’un système oppressif (les micro-agressions), mais comme une attitude apprise et ne débouchant en vérité que sur l’affaiblissement volontaire de l’individu qui consent à son statut de victime sous l’empire de symboles. En rajoutant à cela ce que dirait un autre brillant humoriste, le britannique Ricky Gervais (« Ce n’est pas parce que vous êtes offensés par quelque chose que vous avez forcément raison »), on comprend combien cette posture pseudo-intellectuelle ne doit rien à la pensée critique mais tout à la moraline de petits flics.

« Si tu es offensé par un mot, qu’importe la langue, c’est probablement parce que tes parents n’étaient pas en mesure d’élever un enfant. Ils étaient trop stupides, ils auraient dû être stérilisés. […] Ce n’est pas une faiblesse que l’on a naturellement. Quand tu arrives sur cette planète en sortant de ce abject trou rose, tu n’es rien d’autre qu’une boule de faiblesse gluante, braillante et fripée. C’est tout ce que tu es : faible, rien d’autre que faible. Et tes parents regardent ça et se disent “Pas assez faible ! On peut rendre ce truc encore plus faible en l’entraînant de manière pavlovienne à mal réagir à certains sons que l’on peut faire avec sa bouche. On va en faire une liste : […] si jamais quelqu’un fait ce son ‘BLIBEUBLEUBEUBLA’, c’est la pire manière dont il puisse te qualifier, alors assure-toi de mal l’éprouver, d’en pleurer et d’en souffrir et d’en être dévasté en mangeant de la glace sur un canapé pendant plusieurs jours et, après ça, d’écrire une chanson dessus” Tu ne le ferais pas sans ça ! Tu serais plus heureux si tes parents n’avaient pas tout niqué avec leur stupidité… Tu serais plus heureux. Je pourrais juste venir te voir et te dire “Salut, connasse !” et tu répondrais “Non, moi c’est Rebecca, mais je dois avoir un visage qui ressemble à d’autres personnes… Quel est ton nom ? Bienvenue à Salt Lake !” »

Doug Stanhope, Before turning the gun on himself, 2012

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Rédigé par
Cédric Vallet
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