Steinbeck : de la puissance et de la douceur de la pitié

Selden Connor Gile, "Stinson Beach", 1919

Qu’ils sont nombreux, les passages bouleversants à ponctuer À l’est d’Éden de John Steinbeck. Dans cet extrait, le personnage d’Adam Trask retrouve Cathy, sa terrible épouse, gérante du bordel le plus sordide de Salinas. La morgue de cette femme machiavélique, Adam y répond par un sentiment auquel celle-ci ne s’attend pas : la compassion. Plutôt que de la détestation ou le souhait d’abattre son règne, il prend en pitié son aveuglement, son incapacité à percevoir quelque forme de beauté dans le monde. Si cette rencontre et son épiphanie ne libèrent pas Adam Trask de l’amour qu’il continue de porter à Kate, elles lui permettent de s’émanciper de sa dépendance et de revenir enfin à la vie.

« J’ai dit que je ne te comprenais pas, dit-il lentement. Maintenant, je viens de saisir ce que toi tu ne comprenais pas.
— Et qu’est-ce que c’est, gros malin ?
— Tu ne sais reconnaître que la laideur. Tu m’as montré les photos. Tu te sers des instincts les plus bas et des faiblesses de l’homme, et Dieu sait qu’elles ne manquent pas !
— Chacun… »

Adam continua, étonné par sa découverte :

« Mais tu ne sais rien du reste. Tu ne crois pas que je t’aie apporté la lettre parce que je ne veux pas de cet argent. Tu ne crois que j’aie pu t’aimer. Quant aux qui viennent à toi — les hommes des photos — tu ne crois pas qu’il y’ait en eux bonté ou beauté. Tu ne vois qu’un seul côté et tu crois — je dirais plus, tu es sûre — que c’est leur seul côté. »
Elle imita avec sa bouche le caquetage d’une poule.
« Cause toujours, cause toujours, gros malin ! Fais-moi un sermon.
— Non, ce serait inutile, car il te manque quelque chose. Certaines personnes ne peuvent pas voir la couleur verte, et peut-être ne sauront-elles jamais qu’elle existe. Tu n’es pas un être humain complet, je n’y puis rien. Mais je me demande s’il t’arrive de sentir qu’il y’a quelque chose d’invisible autour de toi. Ce serait horrible si tu savais que cela existe et que tu ne puisses pas l’atteindre, ce serait vraiment horrible. »

John Steinbeck, À l’est d’Éden, 1953
Traduit par Jean-Claude Bonnardot

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Rédigé par
Cédric Vallet
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