La tirade des « non merci » ou la désinvolture de Cyrano opposée à tous les lécheurs d’écorces

la tirade des non merciIl est des morceaux de littérature qui se sont tant approchés de l’universalité d’une intuition que le temps n’en érodera jamais l’intensité. Les modes littéraires, qui couronnent par d’éphémères consensus telle ou telle manière de rythmer la phrase, de détacher l’épithète ou d’arranger le lexique, sont modes plus qu’elles ne sont littéraires. Modulations : elles obéissent aux variations de la fantaisie, non à la vérité. Modélisme : elles disposent le minuscule pendant que le réel emporte la grandeur au-delà de leur champ de vision. Mais cette « république des lettres », sorte de sénat sénescent qui légifère en diarrhée continue, est condamnée au silence lorsqu’un de ses sujets inspirés accouche d’un amendement de génie que la littérature adopte à main levée.

Edmond Rostand, le complexe Rostand, aux prises avec un élan créateur qu’il n’a jamais su domestiquer, a quelques fois accouché de ces morceaux de littérature. Son oeuvre est certes baroque, surabondante et souvent encombrée de pastiches. Et les manuels n’en retiennent qu’une tirade d’une pièce écrite avant tout pour la gloire. Pourtant, sa lecture est une source d’étonnement et fait surgir une voix méconnue, dissimulée par le bruit de nos préjugés. C’est en tout cas le sentiment que j’ai eu en me plongeant récemment dans ce Cyrano de Bergerac qu’on croit relire avant même de l’avoir simplement lu. Quelques scènes après la célèbre tirade du nez, on y tombe sur un nouvelle tirade, non moins héroïque et certainement plus sincère : la tirade des non merci. Je crois que ce passage, qui porte en lui l’intuition de l’intégrité pure, mérite autant le détour que son illustre aîné.

La situation de la tirade des « non merci » dans Cyrano de Bergerac

Cette tirade intervient dans l’acte II, à la fin de la scène VIII. Lors de l’acte I, Cyrano avait interrompu la représentation d’une pièce à l’Hôtel de Bourgogne, au motif qu’il avait une raison personnelle d’en vouloir à l’acteur principal. Le vicomte de Valvert, protégé du compte de Guiche, était alors intervenu dans le but de châtier l’arrogance de Bergerac. Mais, au lieu de cela, il s’était vu infliger une double humiliation, sur le terrain de la poésie et sur celui des armes. Après avoir dû renoncer à son amour pour Roxane au début de l’acte II, ayant appris qu’elle en aimait un autre, Cyrano retrouve ses amis chez le rôtisseur Ragueneau. De Guiche, impressionné par ses exploits de la veille, entre et lui propose de l’introduire auprès d’une personne influente qui pourra l’aider à accéder au succès. Mais Cyrano refuse catégoriquement et provoque fièrement De Guiche, comme il sait si bien le faire. Lorsque son ami Le Bret lui reproche ce goût infatigable pour l’exagération et l’insolence, toujours au mépris du danger et de la raison, le poète gascon lui répond en ces mots :

Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
Et s’en fait un tuteur en lui léchant l’écorce,
Grimper par ruse au lieu de s’élever par force ?
Non, merci. Dédier, comme tous ils le font,
Des vers aux financiers ? se changer en bouffon
Dans l’espoir vil de voir, aux lèvres d’un ministre,
Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ?
Non, merci. Déjeuner, chaque jour, d’un crapaud ?
Avoir un ventre usé par la marche ? une peau
Qui plus vite, à l’endroit des genoux, devient sale ?
Exécuter des tours de souplesse dorsale ?…
Non, merci. D’une main flatter la chèvre au cou
Cependant que, de l’autre, on arrose le chou,
Et donneur de séné par désir de rhubarbe,
Avoir un encensoir, toujours, dans quelque barbe ?
Non, merci ! Se pousser de giron en giron,
Devenir un petit grand homme dans un rond,
Et naviguer, avec des madrigaux pour rames,
Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ?
Non, merci ! Chez le bon éditeur de Sercy
Faire éditer ses vers en payant ? Non, merci !
S’aller faire nommer pape par les conciles
Que dans les cabarets tiennent des imbéciles ?
Non, merci ! Travailler à se construire un nom
Sur un sonnet, au lieu d’en faire d’autres ? Non,
Merci ! Ne découvrir du talent qu’aux mazettes ?
Être terrorisé par de vagues gazettes,
Et se dire sans cesse : « Oh, pourvu que je sois
Dans les petits papiers du Mercure François ? »…
Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême,
Préférer faire une visite qu’un poème,
Rédiger des placets, se faire présenter ?
Non, merci ! non, merci ! non, merci ! Mais… chanter,
Rêver, rire, passer, être seul, être libre,
Avoir l’œil qui regarde bien, la voix qui vibre,
Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,
Pour un oui, pour un non, se battre, — ou faire un vers !
Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
À tel voyage, auquel on pense, dans la lune !
N’écrire jamais rien qui de soi ne sortît,
Et modeste d’ailleurs, se dire : mon petit,
Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,
Si c’est dans ton jardin à toi que tu les cueilles !
Puis, s’il advient d’un peu triompher, par hasard,
Ne pas être obligé d’en rien rendre à César,
Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,
Bref, dédaignant d’être le lierre parasite,
Lors même qu’on n’est pas le chêne ou le tilleul,
Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !

Après cette longue tirade, Le Bret fait à savoir à son ami qu’il n’est pas dupe d’un tel héroïsme insouciant et sait ce qui l’émeut véritablement derrière cette carapace de mots :

Fais tout haut l’orgueilleux et l’amer, mais tout bas,
Dis-moi tout simplement qu’elle ne t’aime pas !

Cyrano lui ordonne de se taire et la scène s’achève sur cette excroissance idésirable de l’intime, maintenue secrète entre les deux amis, expression rare dans l’oeuvre de la sensibilité de Cyrano.

« Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul ! »

La tirade des non merci s’ouvre et se ferme sur la métaphore du lierre qui prend appui sur les arbres pour s’élever aussi haut que possible. Cyrano, fier et indépendant, s’obstinera durant toute son existence et ne pas rejoindre le camp de ces parasites, qui profitent des actions de leurs congénères pour se hisser jusqu’à la gloire. Être tilleul : oui. Être chêne : encore mieux. Mais lécher l’écorce de leur tronc pour s’élever : non, merci.

Cyrano est pourtant animé par cette volonté de vivre, de croître et de s’étendre. Cette volonté d’exister, au sens étymologique du terme. Cette volonté dans laquelle Schopenhauer voit l’essence du monde, la chose en soi, le phénomène primaire, qui meut l’homme, l’animal et le végétal. Toute la pièce de Cyrano de Bergerac met en scène ce besoin instinctif et universel de s’élever pour exister. Cette ascension a-t-elle seulement un but ? Pas sûr. Ascension prosaïque vers le balcon de Roxane, ascension symbolique vers la clarté de l’amour, ascension métaphysique de l’âme surgissant de l’ombre, ascension morale au-dessus de l’arène des conventions sociales, ascension finale vers la lumière de la Lune, dont l’attraction mélancolique s’exerce sur le poète jusqu’au moment de rendre son dernier souffle ?

Finalement, qu’importe le but, pourvu qu’on ait le mouvement ?

C’est bien du mouvement qu’il s’agit ici, car l’enjeu est moins de savoir vers quoi s’élever que de savoir comment s’élever. Ce n’est pas la hauteur qui importe à Cyrano, mais le maintient en vie de la verticalité. Ce besoin, c’est la nature qui l’a mis en lui, cette même nature qui lui a donné un nez anormalement long. Prisonnier de cette péninsule qui s’étend dans son horizontalité la plus ostentatoire, Cyrano est condamné, pour trouver son équilibre, à mener une quête permanente de la verticalité. Vivre verticalement pour rompre la disharmonie d’une apparence trop horizontale ou vivre en toute légèreté pour s’extraire de la pesanteur des élégances éphémères, cela ne fait aucune différence.

Lécher les écorces pour se hisser à la manière du lierre, c’est tergiverser, plier le genou devant la bienséance, soumettre son ascension au bon vouloir des alliances éphémères. Tout au plus, c’est ramper vers le haut, mais certainement pas s’élever. Le devoir d’élévation authentique a un prix, celui de la solitude :

« Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul ! »

Dans cette tirade des non merci, Cyrano esquisse une éthique de la verticalité autonome. Il en coûte à celui qui la suit de renoncer à un certain confort et bien souvent d’abandonner la gloire en chemin. Molière lui vole une scène pour ses Fourberies de Scapin ? Qu’importe ? Le génie n’appartient à personne. Christian lui vole ses belles paroles pour séduire Roxane ? Qu’importe ? La beauté physique de Christian est à la hauteur de celles des paroles. Il faut considérer cela avec désinvolture et ne pas jouer le jeu des mondanités.

Non « virgule » merci, ou la désinvolture de Cyrano

Toute la désinvolture de Cyrano de Bergerac réside certainement dans l’expression anaphorique de cette tirade : « Non, merci ! ». On sait qu’Edmond Rostand était un homme de théâtre. Contrairement à d’autres auteurs dramatiques de son temps, ses pièces étaient réellement écrites pour être jouées sur scène. Dans ses manuscrits, il accordait une attention particulière à la description des décors, aux didascalies, mais surtout au rythme des vers. Et, de ce point de vue, la ponctuation était pour lui un outil incontournable. Aussi, lorsqu’il écrit ce « Non, merci ! », la virgule et le point d’exclamation ont toute leur importance. Certains acteurs ont commis l’erreur de prononcer un fluide « non merci », sans rupture dans l’élocution, comme on prononce aujourd’hui régulièrement cette expression par simple politesse. Dans le film de Jean-Paul Rappeneau, Depardieu, en lecteur attentif, a su rendre à la tirade son authenticité et sa puissance sémantique :


Le non est premier et le merci second. Le temps de l’un n’est pas le temps de l’autre. Le non de Cyrano est un non absolu, inconditionné. Quoi que le monde des apparences ait à lui proposer, il commence systématiquement par répondre « non », parce qu’en ce monde toute proposition implique une concession. Ce non est une armure contre la corruption. Il est le sacerdoce d’une existence asociale, l’avènement de l’intégrité dans l’instantanéité propre à toute affirmation de soi, contre les calculs d’intérêts par lesquels la société se projette dans le temps.

Le merci qui vient ensuite le redoubler réintroduit la dimension sociale à laquelle même Cyrano ne peut échapper, mais c’est pour la repousser immédiatement. C’est un merci provocateur par son ironie. C’est le merci de celui qui, après avoir rejeté en bloc la totalité du monde social, se tient droit dans ses bottes et assume sa position. Grâce à la virgule, il n’y a pas d’excuses dans ce merci qui  ne sert qu’à congédier l’interlocuteur, à anéantir tout espace possible pour un dialogue.

Cette posture morale toujours déployée en deux temps est le propre de la désinvolture de Cyrano, qui est d’abord dégagement du monde dans un élan instinctif de liberté excessive (« non ») et ensuite affirmation de soi droite et élégante. Il se dit lui-même « empanaché d’indépendance et de franchise » : indépendance discrétionnaire dans l’instant, franchise dans la projection assumée de sa personne sur le monde, quitte à ne projet qu’une ombre. Là où les autres y voient une exagération inutile, lui y manifeste la seule manière d’être au monde qui permette de ne pas renier ses valeurs de chevalier gascon. Son héroïsme est indissociable de sa désinvolture et c’est ce qui en fait une figure emblématique de la littérature française.

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