“Un café, chef !”

un café chef
Affiche du film "Garçon de café", de Charlie Chaplin, 1914

Quel singulier phénomène que celui qui fait que, dans nos sociétés, le nombre de chefs croît proportionnellement au niveau de pénétration de la minorité dominante dans nos existences. Toujours plus de chefs, mais toujours moins de partage du pouvoir : sorte de loi des vases incommunicants…

Chefs de rang, chefs de produits, chefs de rayon, chefs de publicité, chefs de cabine, chefs de projets : jamais homme n’a connu autant de congénères pouvant se targuer de commander.

Sommes-nous tous devenus le chef de quelqu’un ?

Faut-il qu’il y ait tant à commander pour qu’il y ait tant de commandeurs ?

Ou n’est-il pas plus probable qu’il y ait dans ces micro-chefferies concédées par l’autorité centrale plus d’asservissement que de délégation de pouvoir ? Peut-être parce que les modestes responsabilités abandonnées aux nouveaux chefs, fiefs de papier, ont leur contrepartie faustienne : la loyauté à l’égard de l’ordre en place.

Une loyauté pleine, entière et débridée.

Une loyauté sacrificielle.

Le quotidien de ces chefs qui peuplent les open-spaces de nos vacuités urbaines est structuré par une soumission aveugle à la mécanique à laquelle ils ont accepté de prêter leur engrenage pourvu qu’on daignât leur donner accès à ce plaisir d’onaniste dont les formes symboliques vidées de leur substance conservent le secret.

Et force est de constater que les minuscules cadres de la friponnerie néolibérale s’ajustent avec plus de naturel sur les majuscules autoportraits de leur vanité que sur les lignes de fuite des paysages imaginaires de leur intelligence.

Les apparences de l’autorité ont été soigneusement atomisées et redistribuées parmi leurs avidités faciles à contenter. Au premier plan, le capitalisme déploie ses tout petits chefs, se donne des représentants dans les moindres recoins de l’économie libérale. En arrière-plan, les maîtres branchent la machine à billets sur ce réseau d’esclaves que commandent d’autres esclaves.

C’est que les chefs de projets sont le rouage essentiel du projet des chefs. L’autodestruction organisée est en marche !

Kojève nous avait pourtant prévenu : l’autorité est protéiforme. Celle de notre époque avance sous le masque rassurant des chefs de proximité, des cadres intermédiaires, des middle managers et autres escroqueries sémantiques de la farce philistine uniquement pour dissimuler sa forme réelle. Elle se grime en masse de chefs pour mieux protéger la corporation des maîtres.

Alors, tant qu’il y aura des hommes pour appeler « chefs » ceux qui les servent et des serviteurs pour jouer aux chefs avec leurs maîtres, nous perpétuerons cette pantalonnade de ronds de jambe et d’asservissements enfouis.

À nous de faire en sorte qu’il n’y ait plus, demain, de chefs derrière les comptoirs, guichets ou écrans d’ordinateurs, mais des êtres conscients de leur condition autant que de leurs concessions.

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Rédigé par
Julien Chabbert
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