« Un tien vaut mieux que deux tu l’auras »

un tien vaut mieux que deux tu l'auras
Frida Kahlo, "Sans espoir", 1945

L’histoire de la langue et de ses oeuvres en dit plus long sur la politique que l’histoire des régimes, des guerres et des révolutions. Parfois, au détour d’un simple pronom possessif, la philologie nous fait en effet entrevoir plus de politique que dans les rouages des empires les plus puissants. Il en va ainsi du « tien » de la célèbre morale extraite de la fable de La Fontaine intitulée « Le petit Poisson et le Pêcheur », cet impératif devenu possessif pour couvrir le tripotage existentiel des philistins.

Au siècle de La Fontaine, il était courant d’orthographier l’impératif « tiens » (du verbe tenir) sans son s final. Aussi, lorsque le plus auguste de nos fabulistes recommandait de se réjouir de ce « tien », il faisait référence à l’injonction prononcée par le donneur. Autrement dit, il astreignait clairement le destinataire du don à une relation de soumission et de dépendance volontaires à l’égard de son destinateur. « Tiens, prends donc ce que l’on daigne te concéder et ne fais pas tant de manières » : voilà le message originel d’une telle morale.

Aujourd’hui, une lecture intelligente et contextualisée de cette fable nécessiterait que l’on identifie ce mode impératif du XVIIe siècle, éventuellement en employant l’orthographe rectifiée « un tiens vaut mieux que deux tu l’auras ». C’est pourtant l’exact contraire que l’on observe dans le sens accolé à ce vers par la postérité.

En transformant l’impératif du verbe tenir en pronom possessif, les lecteurs contemporains de La Fontaine ont en même temps dissimulé la relation de pouvoir derrière une douce illusion de propriété. Ils ont feint d’incorporer le soumis — pour son plus grand bonheur — dans la l’ordre des possesseurs. Le « tiens, prends ! » est devenu un « jouis de ce qui est tien pour l’éternité ». L’injonction est devenue une heureuse communion autour de l’autel de la déesse Propriété.

C’est par de telles mythologies que s’établissent les sociétés les plus ankylosées. C’est parce qu’on accepte de grimer les impératifs des dominants qu’on finit par croire à leurs fables.

En réalité, il n’y a dans un monde de possédants que des possessions réglementées par le haut. Croire que ce qu’on nous tend devient intrinsèquement nôtre par ce seul geste, c’est être aussi bête qu’un âne qui croit pouvoir mordre dans la carotte que son maître fait pendre devant lui. Serions-nous plus intelligents que cette bourrique pour la seule raison que nos maîtres nous laissent occasionnellement mordre dans les carottes qu’ils nous tendent et nous retirent alternativement au rythme des caprices de l’opinion publique ? Allons…

Jamais un tiens ne fera par enchantement un tien. Nul prestidigitateur n’est capable d’une telle prouesse. C’est pourtant sur l’illusion de cette métamorphose que repose la société de consommation, qui assimile les êtres à l’accumulation des avoirs qu’elle leur concède.

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Rédigé par
Julien Chabbert
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